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L’universel en question

Noahisme et retour à partir des Lectures talmudiques d’Emmanuel Lévinas

par Gilles Hanus

« C’est en tout cas toujours par rapport à ses dimensions universelles que j’essaie d’interroger la haute sagesse qui porte le Talmud [...] »[ 16 ] ?

Cette déclaration ne repose pas sur la simple volonté « œcuménique » du philosophe :

« C’est là notre universalisme. Dans la caverne où reposent les Patriarches et nos mères, le Talmud fait reposer aussi Adam et Eve : c’est pour l’humanité tout entière que le judaïsme est venu. » [ 17 ]

L’articulation du particulier et de l’universel est essentielle. Elle implique que l’on dépasse la « tentation de l’assimilation » [ 18 ], c’est-à-dire que l’on cesse d’insister vainement sur l’universalité du Décalogue réduit au « Tu ne tueras point », pour penser dans toute sa difficulté le lien d’Israël aux Nations.[ 19 ]

« Particularisme ou excellence ? Excellence d’un message exceptionnel, bien qu’adressé à tous. Paradoxe d’Israël et l’un des mystères de l’Esprit. Nous en sommes persuadés et c’est là le cœur du présent propos. Mais qui, dans le judaïsme assimilé et parmi les nations, se doute encore qu’une singularité soit pensable au-delà de l’universalité ? Qu’elle soit susceptible de contenir les non-reniables valeurs de l’Occident, mais aussi de mener plus loin ? Pensée et singularité dont le judaïsme, comme fait, comme histoire et comme Passion, est la percée et la figure même, arrivées à manifestation bien avant que la distinction du particulier et de l’universel ne se fasse jour dans la spéculation des logiciens. Mais [...] jamais, depuis notre émancipation, nous n’avons formulé en langage occidental le sens de cet au-delà. Malgré ou à cause de notre assimilation. Nous n’avons essayé jusqu’à présent qu’une apologétique qui se bornait – et ce n’était pas difficile – à conformer aux nobles modèles de l’Occident les vérités de la Thora. La Thora exige davantage. » [ 20 ]

Il s’agit donc de retrouver la formulation talmudique, échappant à l’assimilation, de la différence entre Israël et les Nations, de l’élection. La « pensée émue » doit céder la place à une « pensée exigeante », « condition principale de la survie des juifs dans la Diaspora », écrivait déjà Lévinas en 1954.[ 21 ]

« L’imitation servile des modèles européens ne suffit plus. La recherche des références à l’universalité dans nos Écritures et dans les textes de la Loi orale relève encore du processus de l’assimilation. Ces textes, à travers leurs commentaires bi-millénaires, ont encore autre chose à dire. »[ 22 ]

Curieusement, Lévinas qualifie cette pensée nouvelle, qui est pensée du retour, de « philosophie »[ 23 ], alors que, dans une lecture talmudique consacrée au « Modèle de l’Occident », il souligne combien l’enseignement de la Torah « mène au-delà de la philosophie vers la présence personnelle, vers le personnel qui ne peut peut-être apparaître dans sa pureté originaire qu’à travers ce texte. »[ 24 ]

Les non-Juifs reçoivent dans le Talmud le nom de bnei noah (littéralement, « Fils de Noé »), en tant qu’ils sont concernés par la Thora du fait des sept mitsvot (commandements) qui leur ont été adressées en propre :

« Nos Maîtres ont enseigné : sept commandements ont été donnés aux ‘fils de Noé’ : les lois [qui doivent régir la vie en société], l’interdiction de blasphémer le nom divin, l’interdiction de l’idolâtrie, l’interdiction des unions interdites, l’interdiction du meurtre, l’interdiction du vol avec violence, l’interdiction de prélever un fragment de chair sur un animal vivant [...]. D’où savons-nous cela ? Rabbi Yo’hanan a dit : c’est que le texte biblique a dit : l’Eternel-Dieu a ordonné à l’homme en disant : de tous les arbres du jardin tu es autorisé à manger (Gen. II, 16). »[ 25 ]

Dans le verset de la Genèse adressé à Adam, on entend sept commandements valables universellement, qui se déduisent de la décomposition du verset en ses éléments et qui sont les suivants : obligation d’établir des tribunaux (dinim) ; interdiction du blasphème ; interdiction de l’idolâtrie ; interdiction du meurtre ; interdiction du vol ; interdiction des relations sexuelles adultères ou incestueuses (arayot) ; interdiction de prélever un morceau de chair sur un animal vivant.

Il existe, comme l’indique Maimonide dans son Michne Torah[ 26 ], deux manières de se rapporter à ces sept commandements : l’une consiste à accéder à ces sept principes par déduction rationnelle. On appelle celui qui suit une telle voie « ben noah ». La révélation de l’existence de ces sept principes est pour lui de l’ordre du dévoilement Voir la différence capitale entre révélation comme dévoilement – sens occidental du terme – et révélation comme Parole, aux pp. 56, 59 à 62 et 100 à 102 de E. Lévinas, Totalité et infini [1961], rééd. Le Livre de Poche, 1990.. L’autre consiste à recevoir ces principes en tant que mitsvot, en tant que commandements, c’est-à-dire en les référant à l’événement an-archique et immémorial de la Révélation – « reconnaissance de la Thora d’avant Sinaï »[ 28 ], que le Sinaï viendra confirmer, la Torah se donnant sous différentes modalités à Adam (un commandement), à Noah (sept commandements) ou au Juif (six cent treize commandements). On appelle celui qui suit cette voie-ci guer tochav (étranger résidant – c’est ainsi qu’Abraham se présente aux fils de Heth auxquels il demande la propriété d’une sépulture pour enterrer Sarah [Gen., 23, 4]). En dehors : non-juif ; mais pas totalement étranger : se définissant par rapport au dedans, prêt à recevoir un enseignement sans toujours savoir où s’adresser pour le recevoir.

Le guer tochav est un homme (Adam) qui prend sur lui l’injonction divine révélée dans le verset de la Genèse, qui reconnaît le caractère inspiré de la Torah et, par là même, la nécessité de la transmission et de l’enseignement. Comment le définir à partir des Lectures talmudiques ?

Il est l’antithèse du Moderne, « qui sait tout »[ 29 ] et qui, paradoxalement, reste dans l’ignorance « peut-être innocente, mais dès lors lourdement responsable et privée d’innocence » de « ceux qui ignorent absolument ce que c’est qu’être Juif »[ 30 ]. Homme qui sait tout, qui a « lu tous les livres »[ 31 ] et qui, pourtant, ignore l’essentiel. Homme dont le savoir, revenu de tout – avant même parfois d’être allé où que ce soit –, rend aphone le Texte parce qu’il en refuse a priori la sollicitation. Le guer tochav, à l’inverse, se définit comme celui qui, sans être juif, accepte de se laisser solliciter par le Texte (qui, en-deçà de cette acceptation, l’enjoint malgré lui), qui en reconnaît la « vie ou destinée talmudique »[ 32 ], puisque c’est elle – « Thora vivante »[ 33 ] ou Guemara – qui lit dans le verset de la Genèse la Torah des sept mitsvot.

Le guer tochav – étranger résidant au sein d’Israël – est en vertu d’Israël, référé à Israël[ 34 ]. Cette orientation de l’existence débouche sur l’étude – celle des textes relatifs aux mitsvot des bnei noah Cf. Baba Kamma, 92a. – et sur la pratique, que Lévinas n’hésite pas à réduire à la morale [ 36 ]. La sollicitation est ici existentielle : le sens du texte s’accomplit dans la mitsva. Pour le guer tochav aussi,

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16. E. Lévinas, A l’heure des nations, op. cit., p. 47.

17. E. Lévinas, « Israël et l’universalisme », Difficile liberté, op. cit., p. 247. Cf. E. Lévinas, « Judaïsme et révolution », Du sacré au saint, op. cit., p. 47 in fine, et le commentaire de Simon Critchley in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 2, 2003 : « Persecution Before Exploitation – A Non-Jewish Israël ? », pp. 273-282.

18. E. Lévinas, « Assimilation et culture nouvelle », L’au-delà du verset, Minuit, 1982, p. 233.

19. De ce point de vue, on peut noter un infléchissement dans la pensée de Lévinas qui, en 1984, affirme que l’on peut entendre dans « la vocation de l’Europe » le « Tu ne tueras point ». Cf. E. Lévinas, « Paix et proximité », Altérité et transcendance, Fata Morgana, 1995, p. 142. Il nous semble que la cause de cet infléchissement réside dans l’oubli de la Torah des bnei noah. Nous essaierons de le montrer plus bas. « Nation » (avec une majuscule) correspond, dans notre étude, à la notion biblique (ou talmudique) des soixante-dix Nations ; avec une minuscule, le terme désigne la nation au sens moderne du terme.

20. E. Lévinas, « Assimilation et culture nouvelle », L’au-delà du verset, op. cit., p. 232 (nous soulignons).

21. E. Lévinas, « L’assimilation aujourd’hui », Difficile liberté, op. cit., p. 358. L’article, qui prend acte de l’échec de l’assimilation (p. 355), appelle de ses vœux une « discipline nouvelle », nécessaire à celui qui veut « rester juif » (p. 357) et conclut que « tout se ramène en fin de compte au problème d’études hébraïques » (p. 358). « L’ultime geste de l’assimilation » est la conversion au christianisme, écrit Lévinas à propos de Franz Rosenzweig dans Hors-sujet, Fata Morgana, 1987, p. 75.

22. E. Lévinas, « Assimilation et culture nouvelle », L’au-delà du verset, op. cit., p. 234.

23. Ibid., pp. 233-234 : « Nous avons la grande tâche d’énoncer en grec les principes que la Grèce ignorait. La singularité juive attend sa philosophie » (nous soulignons).

24. E. Lévinas, « Modèle de l’Occident », L’au-delà du verset, op. cit., p. 48 (nous soulignons). Sur ce dépassement, voir B. Lévy, « Philosophie de la Révélation ? Schelling, Rosenzweig, Lévinas », in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 2, 2003, surtout pp. 377-383.

25. Traité Sanhédrin, 56a-56b. Cf. E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », publié initialement dans Audibert, La laïcité, P.U.F., 1960, et repris dans Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 187 : « Est noahide celui qui obéit aux sept lois suivantes : six négatives – s’abstenir : 1) de l’idolâtrie ; 2) du blasphème ; 3) du meurtre ; 4) de la débauche ; 5) de la consommation de viande prélevée sur un animal encore vivant ; 6) de l’appropriation inique et violente ; une loi positive : reconnaître l’autorité d’un tribunal. »

26. Sefer Chophatim, Hilkhot Melakhim, §8. Voici comment Hermann Cohen (Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, P.U.F., 1994, p. 460), traduit ce passage : « Tout homme qui prend les sept commandements et s’applique à les mettre en pratique, celui-là est du nombre des pieux des peuples du mondes (hassidei oumoth ha-olam), et il a part au monde futur, mais à la condition qu’il les prenne et les mette en pratique parce que le Saint béni soit-il nous les a commandés et annoncés dans la Torah par notre maître Moïse, de sorte que les fils de Noé ont été liés par eux auparavant. Mais s’il les a exercés par décision de son intelligence, celui-là n’est plus un étranger (guer tochav). »

28. E. Lévinas, A l’heure des nations, op. cit., p. 112. Cf. E. Lévinas, Totalité et infini, op. cit., p. 61 : « L’expérience absolue n’est pas dévoilement mais révélation ». C’est cette expérience qui permet, dans le texte de Lévinas, de distinguer le ben noah du guer tochav. Cf. encore E. Lévinas, L’au-delà du verset, op. cit., p. 145 : « Le Talmud peut proclamer que celui qui pratique en fonction du commandement reçu est plus grand que celui qui pratique sans avoir reçu de commandement ». Cf. H. Cohen, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, op. cit., p. 454 : « L’idée de ‘fils de Noé’ repose sur le présupposé que la révélation, la religion n’a pas commencé avec la Révélation du Sinaï ». Voir le commentaire de Rachi sur Exode XXIV, 3.

29. E. Lévinas, Du sacré au saint, op. cit., p. 25.

30. Ibid., p. 49. Il s’agit d’une lettre qu’E. Lévinas a lue en 1969 au Colloque des intellectuels juifs de langue française, dont il ne mentionne pas l’auteur mais qui, semble-t-il, est de Maurice Blanchot.

31. E. Lévinas, A l’heure des nations, op. cit., p. 70.

32. Ibid., pp. 70-72.

33. Ibid., p. 88.

34. Rappelons la définition de Lévinas déjà citée : « Par appartenance à Israël, on entend le respect de la Thora » (A l’heure des nations, op. cit., p. 73) ; « Israël dans son âme et conscience – c’est-à-dire Israël à l’étude de la Thora » (Ibid., p. 11). Cf. encore, E. Lévinas, Nouvelles lectures talmudiques, Minuit, 1996, p. 9. Cf., enfin, « Judaïsme et altruisme », repris in : Cahiers d’Etudes Lévinassiennes, n° 2, 2003, p. 206 : « L’identité juive ne s’apprend pas comme un catéchisme, ne se résume pas comme un credo ; encore moins est-elle accomplie par je ne sais quel privilège racial. Elle commence par le retour à une patrie située dans le Livre. »

36. E. Lévinas, Difficile liberté, op. cit., p. 247 : « [...] avec un non-juif pratiquant la morale, avec le Noahide, un juif peut communier aussi intimement et aussi religieusement qu’avec un juif » (nous soulignons). E. Lévinas, « La laïcité et la pensée d’Israël », Les imprévus de l’histoire, op. cit., p. 187 : « Le noahide se définit [...] par la morale ».

 

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