Accueil > Médiathèque > Textes
Page suivante (2/7)

Mal radical et responsabilité infinie

par Patricio Peñalver Gómez

Résumé – L’étude qui suit se propose de déterminer le lieu architectonique de la phénoménologie du mal dans la métaphysique de l’altérité de Lévinas. Cela suppose une explication polémique avec la tradition occidentale de la théodicée. Dans ce contexte, on reconnaîtra l’importance que Lévinas attribue à une certaine pensée philosophique chrétienne très marquée par la Seinsfrage de Heidegger (Nemo, Marion), mais aussi la distance critique envers le reste de théodicée, dissimulée dans l’espérance d’une théophanie triomphale, qui persisterait dans la spéculation de Nemo sur « l’excès du mal ». L’allié philosophique de Lévinas dans son combat implacable contre toute théodicée est sans doute Kant, « admirateur » de Job. Cette étude esquisse, enfin, le passage au motif d’une nouvelle responsabilité devant le mal radical : la souffrance inutile.

Abstract – This study aims to determine the architectonic place of the phenomenology of evil in the metaphysics of Lévinas’ alterity. This entails a polemical debate with the Western tradition of theodicy. In this context, we will acknowledge the importance attributed by Lévinas to a certain Christian philosophical thought highly influenced by Heidegger’s Seinsfrage (Nemo, Marion), as well as the critical distance he takes towards the rest of theodicy, dissimulated in the hope of a triumphal theophany, which persists in Nemo’s thought on the ‘excess of evil.’ Lévinas’ philosophical ally in his implacable combat against all theodicy is without doubt Kant, ‘admirer’ of Job. Finally, the study outlines the transition to the theme of a new responsibility in the face of radical evil: useless suffering.

« Qu’il me regarde ou non, il ‘me regarde’. »

E. Lévinas[ 1 ]

« On s’aperçoit que le plus souvent, ils [les philosophes] traitent les maux comme de simples négations, bien qu’il ressorte évidemment de nos explications, qu’il existe des maux par défaut (mala defectus) et des maux par privation (mala privationis). Les premiers sont des négations, dont aucun principe ne fonde une opposition fondée, les seconds supposent des raisons positives de supprimer le bien dont un autre principe est réel, et sont un bien négatif. Ce dernier est un mal plus considérable que le premier. »

E. Kant[ 2 ]

« Passion infinie de la responsabilité allant, dans son retour sur soi, plus loin que son identité – en deçà ou au-delà de l’être et du possible – mettant l’être en soi en déficit, en susceptibilité d’être traité comme grandeur négative. »

E. Lévinas[ 3 ]

1. Le mal injustifiable : le mal sans problème

Nous partirons d’un mouvement d’admiration devant une audace d’expression qui perturbe la langue canonique de la philosophie classique. Ce sera également l’occasion de signaler l’importance de l’empreinte kantienne dans ce tournant, ou dans cette révolution intellectuelle qui est assurément bien plus qu’un linguistic turn : en effet, Lévinas nous demande, à un moment décisif de son argumentation visant la justification de l’altérité, de considérer la possibilité de traiter « l’être en soi » – rien moins que « l’être en soi » ! – comme une « grandeur négative ». Le renvoi, ici, à un lexique kantien est clair et significatif. Nous partirons donc de ce mouvement admiratif à la lecture d’un passage singulier de l’immense Denkweg lévinassien, pour tenter de reconstruire les étapes décisives et le contexte déterminant d’un segment particulièrement significatif de cette démarche : celui qui lie une réflexion tout à fait neuve sur le mal radical et une non moins neuve réflexion sur la responsabilité.

L’audace d’expression caractérisant, selon nous, la pensée de l’altérité – toujours soumise au risque de l’équivoque – il nous paraît cohérent de souligner la distance qui sépare cette audace d’une modestie routinière ou d’une modération apparemment « sobre » du langage en la matière. Il n’est pas évident que l’expression habituelle de « problème du mal » ne soit, dans le champ ontologique, métaphysique et éthique en question, qu’un signe neutre de ce dont il est question. Autrement dit : la fonction de l’expression « le problème du mal » est peut-être justement déjà d’opérer une certaine neutralisation, et ainsi une secondarisation, de ce qu’il y a de scandaleux et d’injustifiable dans le mal. On peut alors supposer que la tradition médiévale, pour laquelle le De malo est une quaestio disputata paradigmatique, nous mènera plus directement au cœur conflictuel de cette question que la compréhension neutralisante du mal inscrite dans tout traitement moderne du « problème du mal ».

Il y aurait donc une grande inertie d’expression, si ce n’est une défaillance de la pensée, dans l’habitude généralisée du monde philosophique de se référer au motif du mal en termes de « problème du mal ». Nous voudrions ici élever un principe de méfiance face à ce mot – « problème » – qui, parfois, reconnaissons-le, s’impose cependant presque inévitablement. En effet, l’indication d’un horizon de solution n’est-elle pas déjà présente dans tout problème comme tel ? Il n’est pas nécessaire d’en arriver aux limites de l’affirmation de Marx, discutable à tous points de vue, selon laquelle les hommes ne se posent que les problèmes qu’ils sont en mesure de résoudre. Mais on ne saurait nier qu’il y a toujours une réserve d’optimisme intellectualiste frivole (pour employer les termes classiques du Nietzsche antisocratique militant) dans toute approche abordant expressément la « chose en question » comme problème. Or, justement, le mal, à notre sens, se refuse de façon caractéristique à la problématisation, à l’incorporation à ce projet de compréhension qui est au fondement, vellis nollis et qu’on le sache ou non, de toute approche formelle d’un problème.

Page suivante (2/7)

 

Notes

Pour afficher les notes du texte, cliquez sur le lien de l'appel de note.
Ensuite, pour revenir dans le texte au niveau de l'appel de note, cliquez sur le texte de la note.


Recevez régulièrement par e-mail les dernières informations concernant les activités de l'Institut d'études lévinassiennes.
   
Votre e-mail