Accueil > Médiathèque > Textes

Recension. Gilles Hanus : Entre dialogue et polémique : Benny Lévy face à la philosophie (1/2)

par Vanessa Hanoka

Séance 1/2 du 7 janvier 2009

La question « Faut-il philosopher ? » part d’une phrase de Lévinas qui mentionne les origines de la philosophie, qui lui sont extérieures. Elle peut se reformuler ainsi : Faut-il traduire la pensée biblique en langage philosophique ou faire un pas de côté par rapport à la philosophie ?

Il s’agit d’un rapport complexe, qui n’est ni simple, ni serein. Le dialogue et la polémique ne sont pas à comprendre comme des pôles. La polémique renvoie à l’idée d’un combat, d’une guerre métaphysique, mais le dialogue évoque aussi une « guerre d’amour » avec Sartre, qui se fait en recherchant la connaissance la plus précise possible de son interlocuteur.

1ère partie du séminaire : La sortie du tout politique avec Sartre - Critique de la théorie et de l’intellectuel classique. Les livres traitant de ce thème sont Le nom de l’homme et L’espoir maintenant, ainsi que Pouvoir et liberté.

2ème partie du séminaire : La confrontation directe du philosophème et du sémantème. Le livre de Benny Lévy correspondant à ce moment est Le logos et la lettre.

3ème partie du séminaire : Le dialogue avec la philosophie politique. La réflexion sur ce sujet est développée dans Le meurtre du pasteur.

4ème partie du séminaire : La rupture avec la philosophie : critique de la philosophie elle-même, avec Lévinas. C’est le moment auquel correspondent Visage continu et Être juif.

1ère partie du séminaire : La sortie du tout politique avec Sartre - Critique de la théorie et de l’intellectuel classique

Dans Pouvoir et liberté (p.171), Benny Lévy présente le rapport de la philosophie et de la judéité sur le vivre-ensemble. La philosophie est le lieu de la naissance de vraies questions, comme celle de l’accord des esprits, mais elle y apporte de fausses réponses. Il faut donc revenir au questionnement philosophique, né avec Socrate. Mais Benny Lévy reproche à la philosophie dans les réponses qu’elle apporte sa dérive théoriciste, car elle prétend conduire à un Savoir absolu. La rencontre avec la judéité permet de sortir de la théorie pour s’adresser à chaque un et le constituer comme Sujet. Elle apporte une autre forme de réponse au questionnement philosophique radical, en mettant le Sujet en présence de « l’injonction au Faire, comme mode inédit de la présence », c’est à dire de la mitsvah.

Il y a une primauté de l’existentiel sur le purement logique, car ce dernier clôt le questionnement. La philosophie de l’existence a donc une valeur supérieure au politique, pour lequel le principe est ce à quoi tout doit se subordonner. Une illustration en est faite par la fameuse phrase de Robespierre : « Qu’importent six mille hommes quand il s’agit d’un principe ! ». Benny Lévy fait avec Sartre un retour à la Révolution de 1789 pour rechercher le principe de la révolution. De manière inattendue, ils tombent sur un mythe, celui du « Grand soir ». Mais ils constatent que l’imaginaire s’installe dans le théorique et dans le réel au lieu de rester de l’imaginaire. Benny Lévy rejoint Sartre dans sa critique de la figure de l’intellectuel classique, bâtisseur des théories. La rencontre entre Sartre et l’organisation maoïste permet de mettre en place la déconstruction de la théorie, en la déconnectant du pouvoir. L’établissement des Maoïstes parmi les ouvriers est une manière de mener la lutte contre les intellectuels – qui traduit néanmoins une forme de haine de soi. Le reproche fait aux intellectuels est le suivant : la philosophie prend classiquement la forme du traité, dans lequel l’auteur est en position de despote. Pour éviter cet écueil, il faut déconstruire la figure du chef qu’est l’auteur. Dans ce but, Benny Lévy et Sartre méditent sur le dialogue, à travers la figure de Socrate, ce dernier se présentant comme « impuissant » et dépourvu de science. Socrate ne sait que juger la pensée qui naît à son contact, ce qui empêche à l’imaginaire de se transformer en théorie. L’absence de science, l’«inscience», est différente de la volonté de faire table rase : elle empêche la science de se constituer en totalité, de se clore sous la forme théorique. Pour Sartre, cela signifie arrêter l’auto engendrement de l’auteur : toute science de la révolution doit faire place à l’ « impuissance », pour en finir avec l’écriture solitaire et faire place à la pensée plurielle. La période des entretiens entre Sartre et Benny Lévy est marquée par cette crise du livre, où l’on fait des livres pour en finir avec le livre. Benny Lévy alimente sa réflexion par une lecture du Phèdre, qui présente une critique de l’écriture par un mythe. L’écrit y est présenté comme figé, car il empêche le discours vivant et ne permet pas de répondre aux questions du lecteur, ni de s’adapter à celui-ci. L’écrit n’est que l’aide-mémoire de la parole. Le dialogue est opposé au logos. Benny Lévy veut ainsi sortir de la philosophie occidentale, qui n’est qu’un monologue, par une triple remise en question : celle du sujet comme chef, celle de la théorie et celle du livre.

Le problème qui se pose alors est de susciter un autre espace pour la parole. Il faut sortir de l’Université, tout en évitant de tomber dans la bêtise militante. Le moyen d’effectuer cette sortie est le dialogue, dans lequel la parole s’expose à un échange avec l’autre. Le but du dialogue, qui doit remplacer la philosophie occidentale, est l’accord, l’idée partagée. Mais celle-ci, dans les dialogues de Socrate, est souvent reportée : ils n’ont pas de postérité et conduisent à des apories. D’où la naissance du traité philosophique, qui est une sorte de dialogue différé, à cause du caractère insoutenable de l’aporie. Le traité crée son logos dans une position autiste, sans affronter la parole de l’autre, tandis que le dialogue vise à produire un effet sur l’autre. Il existe dans ce cas une possibilité de résistance de l’interlocuteur. Il faut alors essayer de retrouver le désir premier d’accord. Dans leur dialogue, Benny Lévy et Sartre développent une pensée du « nous », qui est la rencontre d’une pensée individuelle avec une autre pensée individuelle : l’un expose à l’autre ce qu’il a compris d’un texte, qui est leur matériau commun, ainsi que le cheminement qui l’y a conduit et ses présupposés. Il y a des désaccords qui apparaissent. Sartre parlait de « rencontre altérante ». A cause de cela, Benny Lévy a été accusé de violence contre Sartre dans ce projet de dialogue. Mais l’âme doit être acculée pour se mettre à penser. L’autre ne doit pas être un spectateur de la pensée, il doit affirmer sa singularité. Il y a néanmoins des obstacles à ce dialogue : il est difficile d’aller contre ses intérêts idéologiques, particulièrement pour Sartre, qui court le risque de remettre en cause des pans entiers de sa philosophie. Néanmoins, jamais il n’interrompt le dialogue avec Benny Lévy.

Sartre disait n’avoir rien appris de ses critiques car ils ne l’avaient pas compris de l’intérieur. Seul l’alliage de fermeté et de générosité dans le dialogue qu’il a eu avec Benny Lévy lui a permis d’évoluer, en étant surpris à partir de sa propre pensée, quitte à lui faire prendre une autre direction. La pensée du « nous » qui en résulte doit mener à une pratique : donner à la parole tout son poids, le sens de la justice, dans le souci profond de l’autre, son visage. Cette relation nouée dans le dialogue tend vers le modèle de l’étude juive à deux, la havrouta. Le dialogue avec Sartre a permis à Benny Lévy de s’y préparer en s’exerçant à s’installer dans un texte pour en faire jaillir une parole vivante et singulière.


 

Notes

Pour afficher les notes du texte, cliquez sur le lien de l'appel de note.
Ensuite, pour revenir dans le texte au niveau de l'appel de note, cliquez sur le texte de la note.


Recevez régulièrement par e-mail les dernières informations concernant les activités de l'Institut d'études lévinassiennes.
   
Votre e-mail