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Recension. Gilles Hanus : Entre dialogue et polémique : Benny Lévy face à la philosophie (2/2)

par Yaël Friedman

Séance 27 mai 2009

Benny Levy face à la philosophie. Gilles Hanus (partie 2).

Cette deuxième séance porte sur le rapport du logos philosophique avec la Bible. Dans ses carnets de notes (Pouvoir et Liberté) Benny Levy oppose philosophie et judéité de la manière suivante : "La philosophie à son début : fait naître la question de l'accord des esprits (Socrate). À son terme : suppose résolue la question (le savoir absolu, le Sujet Supposé Savoir). La philosophie : cette tension d'une vraie question et d'une fausse réponse. La judéité = la constitution du Sujet, de la communauté ; donc la réponse, mais donnée dans la forme (religion) où elle semble ne pas "faire problème", où elle semble ne répondre à aucune question."

Dans cette annotation, Benny Levy soulève le problème de l'articulation du logos avec la lettre. Penser le rapport du logos avec la lettre signifie-t-il libérer la réponse du texte biblique par l'exposition radicale au logos philosophique? Pour Benny Levy la possibilité même d'un lieu commun entre logos et lettre pose problème. Dans une autre annotation, il oppose les deux horizons en les présentant sous une forme alternative: "De deux choses l'une : ou : la théorie ou : Écoute ! L'ouïr essentiel : l'ouverture de la pensée. » « Écoute », cela renvoie au Shema Israël considéré ici comme une autre modalité de la pensée. La pensée d'Israël peut-elle rencontrer le logos philosophique? La tradition d'Israël a-t-elle besoin de la radicalité du dialogue socratique pour échapper à la forme figée de la religion? Pour répondre à toutes ces questions; il faut aborder de front la question du rapport de la philosophie à la lettre et repenser la compatibilité des deux horizons. Comprendre, par exemple, selon quelle modalité de lecture le logos a rencontré la lettre dans le De somniis de Philon d'Alexandrie, comment les versets de la Torah – les sémantèmes – ont été traduits en philosophèmes (en énoncés philosophiques).

Dans Le logos et la lettre (1988), Benny Levy commence sa réflexion à partir de Spinoza qui dans son Traité théologico-politique postule que la révélation peut supporter une traduction intégrale en philosophèmes et conclut à l'incompatibilité radicale entre logos et lettre.

Spinoza incarne une position extrême : seule la philosophie mène à la connaissance véritable, la révélation s'adresse à l'ignorant en lui imposant l'obéissance. 

Pour penser l'écart entre logos et lettre, Philon d'Alexandrie « a paru être un bon point de départ », écrit Benny Levy. Un juif hellénisé qui « aimait la Torah de Moise, aimait Israël, commenta en grec le Texte, traduit en grec. » Philon commente l'Ecriture, mais pas les lettres carrées. Le livre de Benny Levy vise: "le point où la langue de la philosophie s'épuise à dire ce qui se trame dans les lettres carrées de l'Ecriture" et constate l'échec de la relève du verset par le concept. C'est la traduction des versets de la torah en langue philosophique qui pose problème. La modalité biblique du sensé (Torah écrite et orale) échappe au logos et doit être appréhendée différemment. Le logos grec réduit le sens qui se donne dans le verset. Benny Lévy récuse d'emblé le postulat levinassien selon lequel sagesse grecque et sagesse juive s'accordent naturellement. Le Logos et la 'Hokhma : « ne visent pas le sensible de la même manière ; et la theoria, forme la plus haute de l'Éthique philosophique ne se confond pas avec l'étude, issue de l'enseignement du Sinaï. »

 Comment Philon a-t-il traduit les versets de la Torah en langue philosophique?

Le projet de Philon est double, il doit commenter la Bible et retraduire les sémantèmes en philosophèmes. La traduction est « une traversée » qui vise l'essentiel des sémantèmes pour les reformuler en langue philosophique. Mais cette double contrainte produit des effets, les lettres carrées résistent, elles énoncent des différences qui font obstacle à la traversée de Philon: la différence du masculin et du féminin, d'Israël et des nations, de la lettre et de l'esprit, de la création et du créateur. Benny Lévy montre que l'exégèse de Philon efface la différence et produit de la confusion (première thèse).

Comment Philon réduit-il les différences constitutives du sensé?

Il réduit les quatre modalités de la différence: la femme, Israël, la lettre et la création en produisant des différenciations subsumées sous une unité supérieure: "la différence n'est posée par le Logos que pour autant qu'elle peut être réduite." L'exemple paradigmatique de l'effacement de la différence est la réduction du couple masculin/féminin subsumé par Philon sous une catégorie supérieure : le neutre qui devient le coeur de la différence. Donc si la différence du masculin et du féminin est constitutive du sensé dans sa modalité biblique alors Philon introduit au coeur de ce sensé de l'obscurité qu'il structure dans un langage rationnel. La confusion du masculin et du féminin produit l'ordre symbolique ; celle d'Israël et des nations produit l'ordre politique d'où découle une conception particulière de l'universel et la confusion de la lettre et de l'esprit produit l'ordre théorique (deuxième thèse).

Quelle est la conséquence de ce triple obscurcissement? « ...tant que l'intériorité s'institue en congédiant la dyade, en réduisant la différence, Dieu sera l'otage de l'Un symbolique, politique et théorique » et la tâche de Benny Levy est d'arracher le nom de Dieu à son enfermement en se tournant vers la pensée d'Israël. Pour interpréter les lettres carrées, il faut un autre langage capable de développer une pensée qui sache dire la différence positivement et auquel Benny Levy donne le nom d'hénologie (inspiré du néo platonisme). Ainsi la soumission à la double contrainte amène Philon, malgré son attachement à la Torah à la confusion, alors que la simple soumission à la contrainte de la lettre produit chez Proclus, commentateur païen de Platon, une approche du texte et une rationalité plus proches des maitres d'Israël (c'est la troisième thèse).

Philon commente le texte mais son projet implique qu'il s'en éloigne, tentation parricide qui soulève le problème de l'articulation de l'allégorie philosophique avec le texte qui la rend possible (quatrième thèse).

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