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Recension. Jean-Claude Milner : La voie française : la langue idéale (1/4)

par Yaël Friedmann

Séance 1/4 du 11 février 2009

Au départ, la voie française est un projet que Benny Lévy et Jean Claude Milner proposent à l’université  Paris 7 pour que se constitue à Jérusalem un espace philosophique en langue française porteur éventuel « d’une voie française. »

Mais l’idée d’installer une antenne Paris 7, ailleurs, à Jérusalem, ne survivra pas. L’Institut d’études lévinassiennes réalise ce projet sous une forme différente puisqu’il est disjoint de l’appareil universitaire.

L’expression « voie française » soulève des interrogations sur sa réalité actuelle et le refus à l’époque de l’université d’exister à Jérusalem confirme ses doutes.

« La voie française » existe-t-elle aujourd’hui, l’usage de cette expression est-il toujours pertinent?

Benny Lévy interroge l’expression « voie française »  à la lumière d’un livre de Rémi Brague : L’Europe, la voie romaine. Quelle position « la voie française »en analogie avec « la voie romaine » occupe-t-elle parmi les nations, cette position est-elle comparable  en importance à celle que Rome avait occupée?

Cette question nous amène à réfléchir sur la nature de la relation que l’étude juive a entretenue avec la voie grecque et romaine.

Pour comprendre l’enjeu de la « voie française » il nous faut l’aborder en analogie avec la voie romaine. Rémi Brague décrit la voie romaine comme  une translation d’une autre voie: la voie grecque. La paideia est un terme grec emprunté à Werner Jaeger qui rassemble plusieurs domaines : l’éducation, la philosophie, la littérature, les formes politiques.

La voie romaine a translaté en langue latine tous les éléments de la paideia grecque. C’est pourquoi, la voie romaine est d’abord une entreprise linguistique orchestrée consciemment par Cicéron de traduction et de fabrication de mots de la paideia grecque en langue latine. Cette langue latine se pense comme seconde après le grec et sert de base politique et intellectuelle à la construction de l’empire romain.

Par analogie avec la voie romaine, la « voie française » est-elle une aventure de la  paideia grecque et romaine? L’hypothèse d’une « voie française » suppose une langue qui permette un accès particulier à la paideia. Existe-t-il une paideia en langue française?

La langue française a une date de naissance qui remonte à Richelieu et à la création de l’académie française. Le programme de Richelieu passe par l’élimination de certains nombres de mots (les textes de Montaigne sont passés au crible et de nombreux mots sont mis hors d’usage.) La langue française que nous parlons aujourd’hui et qui permettrait un accès à la paideia est née d’un dessein politique conscient que Vaugelas dans la préface de son livre Remarques sur la langue française définit ainsi :

« c’est la façon de parler de la plus saine partie de la cour conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. »

Le bon usage de la langue française ne  repose pas sur un échange mais sur un accord entre deux déterminations sociales qui n’ont rien en commun ni leur lieu de vie ni leurs activités. Une conformité entre deux sphères extérieures l’une à l’autre : celle de ceux qui parlent et celle de ceux qui écrivent.

Le projet linguistique de Richelieu est politique et doit être interprété dans un contexte des guerres de religion. Pour  prévenir les guerres de religion et les guerres civiles, il faut rompre avec les références religieuses et construire une langue  sécularisée dans un état entièrement séculier. La langue française qui émerge à ce moment-là est entièrement sécularisée et on demande aux orateurs sacrés comme Bossuet ou Fénelon de parler de thèmes chrétiens dans une langue entièrement sécularisée.

Richelieu donne à son programme politique une base matérielle, une langue idéale  porteuse d’un idéal politique de mise en accord entre des sujets pouvant avoir des croyances religieuses différentes et de  prévention des guerres illimitées. Elle est la  réalisation en langue de l’idéal politique westphalien (1648 les traités de Westphalie.)

La « voie française » c’est donc l’hypothèse qu’il y a un  effectivement un accès à la paideia en langue française qui se constitue dans l’espace d’une politique qui a comme forme majeur une mise en accord et la prévention des déchirures irréconciliables.

Elle est une langue de paix civile et de paix religieuse profondément  liée à la question de l’état.

Oui, mais il y a « la ruse » de Vaugelas :

Cette langue qui se constitue à cette époque est une langue de réconciliation et d’unité nationale entre l’aristocratie de la cour et les écrivains. Ces deux parties pourtant, en excluent une autre qui n’est pas le peuple (puisque celui–ci est défini comme le maître du mauvais usage), mais une partie des bourgeois: ceux qui ont part à la forme marchandise. La langue française, celle du bon usage, celle de « la voie française » est une langue qui oscille entre rassemblement et exclusion des marchands. Vaugelas casse en deux l’ensemble des notables. La langue idéale de l’état idéal exclut les représentants de la forme marchandise.


 

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