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Recension. Jean-Claude Milner : La voie française : la langue idéale (2/4)

par Yaël Friedmann

La deuxième partie s’ouvre sur une objection importante. En dehors de Vaugelas et avant lui, n’y a-t-il pas eu d’autres entreprises qui ont tenté de nouer la langue française à la paideia gréco-latine ?

Au moment de la Renaissance, il y a eu une tentative d’ensemble de lier la langue française à la paideia classique (Ronsard et Marguerite de Navarre) mais cette tentative s’est essoufflée, les guerres de religion y ont mis un terme et c’est bien le projet de Vaugelas qui continue à nous marquer aujourd’hui et non celui de la Renaissance.

Dans la définition du bon usage, l’accès à la paideia gréco-latine est possible mais il n’est pas une condition préalable. La constitution de la paideia française inaugurée au dix-septième siècle inverse la relation moyen et fin :

- À la Renaissance : la paideia est gréco-latine et ce qu’il y a de français est un moyen d’atteindre la paideia classique. Le fondamental porte sur l’accès à la Sagesse Antique.

- Dans le dispositif qui commence avec Vaugelas, le rapport à l’antiquité devient le moyen de parfaire la langue française. La connaissance des poètes comme Homère, Virgile n’est qu’une voie d’accès au bon usage de la langue française. La paideia française est franco-centrée.

Dans le pacte de Vaugelas, il y a deux versants : (1) celui de la cour et (2) celui des bons auteurs et deux figures possibles pour la langue française : soit la figure de réunification des notables, soit la figure de l’exclusion des représentants de la forme marchandise.

1- Comment Vaugelas définit-il la cour ? Est-ce l’ensemble des puissants ?

Cette question renvoie à un texte important de Vidal-Naquet : « Du bon usage de la trahison », préface à La guerre des juifs de Flavius Josèphe.

Flavius Josèphe est un juif qui a trahi le judaïsme puisqu’il a préféré l’antiquité gréco-latine aux antiquités juives mais de sa trahison, il a fait bon usage. A travers Flavius Josèphe, Vidal-Naquet parle de lui-même.

La paideia alexandrine naît au moment où l’hellénisme perd sa forme politique essentielle : la cité. Vidal-Naquet introduit une corrélation entre la disparition de la cité grecque au bénéfice d’une nouvelle forme : l’empire d’Alexandre et la grande ville : Alexandrie. De même, l’étude juive (le talmud) naît quand les juifs perdent le temple. Vidal-Naquet fait une analogie entre l’hellénisme qui naît au moment où se disperse sa forme politique et l’émergence des talmuds en relation avec la disparition du temple défini comme une entité politique relativement autonome par rapport au pouvoir romain.

Qu’est-ce qu’une tradition intellectuelle pour Vidal-Naquet ? La continuité de la tradition intellectuelle liée à l’hellénisme suppose la disparition du pouvoir politique propre de l’hellénisme et l’émergence de formes politiques étrangères à l’hellénisme. De même, la continuité de la tradition intellectuelle de l’étude juive est rendue possible par la disparition de la matérialité du temple.

Il y a une mutuelle exclusion entre paideia et puissance politique et donc, ceux qui ont la puissance doivent emprunter leur paideia à ceux qui ont perdu leur puissance. L’empire romain est culturellement gréco-latin non par faiblesse mais comme une conséquence directe de sa suprématie matérielle, militaire, politique.

Ainsi pour avoir la puissance l’état israélien doit emprunter sa paideia à l’Allemagne vaincue. Le sionisme est une idéologie allemande et doit renoncer à l’étude juive qui doit être placée hors du dispositif de l’état israélien.

Faut-il lire l’instauration du bon usage de la langue française à la lumière de Vidal-Naquet ? La paideia française peut-elle exister seulement hors de la puissance politique ? Si on répond par oui, alors la cour détient les clefs du bon usage précisément parce qu’elle est hors puissance. Vaugelas casse en deux l’ensemble des notables pour exclure la bourgeoisie puisque c’est cette classe qui va disposer des postes, de l’argent et donc de la puissance. Le dispositif de Vaugelas semble conforme à la présentation de Vidal-Naquet. Mais cette fois, à la différence de la paideia hellénique la translation est interne, à l’intérieur du monde de la langue française, ceux qui ont perdu la puissance vont s’occuper de construire la belle langue.

Cette lecture est séduisante, pourtant les choses se sont passées autrement. Le pouvoir royal pense que la belle langue peut lui être utile et lui demande des services et des opportunités : la louange au dix-septième siècle, (les historiographes du Roi, Racine et Boileau) et au dix-huitième siècle, la raillerie et le blâme (Voltaire et les salons). La formule de Beaumarchais : « sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloges flatteurs » exprime les deux faces du service que la belle langue entretient avec la puissance. La paideia française objecte donc Vidal-Naquet, il n’y a pas de relation d’exclusion mais un rapport d’accompagnement entre puissance politique et paideia française.

La paideia française placée à l’intérieur du pouvoir dépend d’une forme politique propre, laquelle ? Le pacte de Vaugelas imite le pacte de la monarchie absolue car il rassemble dans la détermination du bon usage, des forces sociales disjointes. La monarchie absolue est une variante de l’état westphalien, un état areligieux qui doit rendre les guerres de religion impossibles. La langue française est déterminée par l’exigence politique puisqu’elle suppose, pour que s’accomplisse la paideia dont elle est le soubassement, une forme politique spécifique, westphalienne, dont la substance peut varier (monarchie absolue, constitutionnelle ou République) mais qui reste semblable à elle-même. La langue française en tant que soubassement de la paideia est donc irréligieuse, athée et ne suppose aucune gnose, aucune connaissance prédéterminée de ce que Levinas nomme « une biographie de dieu. » Par conséquent, la cour n’est pas éloignée de toute puissance, elle est un lieu de langue balisé par la forme politique westphalienne, un état areligieux. 2- Mais que se passe-t-il du coté des bons auteurs ?

Au dix-huitième siècle, de nouveaux mots apparaissent : style, littérature. De quoi ces nouveaux mots sont-ils le signe ?

La langue française a développé sur le fondement du bon usage, une certaine figure de la beauté de la langue. A partir du moment où le style émerge, que la littérature remplace les belles lettres, la notion de belle langue va changer de nature.


 

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