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Recension. Jean-Claude Milner : La voie française : la langue idéale (3/4).

par Yaël Friedmann

La langue française avait déployé sur le fondement du bon usage une certaine figure de la beauté de la langue mais quatre événements vont saisir la belle langue.

1. Le premier événement: la naissance de la littérature. Vers le milieu du dix-huitième siècle, un nouveau mot apparaît « littérature » qui remplace les Belles Lettres.

2. Le deuxième événement: la fin de la persécution en France.

Une réflexion à partir de l'hypothèse de Léo Strauss selon laquelle il y a un certain art d'écrire déterminé par l'existence massive de la persécution. En France après 1815, la persécution massive disparaît et si Léo Strauss a raison alors cette disparition a eu des conséquences sur l'art d'écrire.

3. Le troisième événement: La fin de la monarchie absolue vécue comme un retour de la politique et de l'histoire.

4. Le quatrième événement: l'émergence d'une dimension nouvelle pour la langue, il y des impossibles à dire. L'impossible à dire est une position occupée en 1815 par la figure de la Terreur: la guillotine faisant tomber les têtes comme « on coupe des têtes de choux » Hegel.

Toutes les langues européennes ont été saisies, chacune à sa manière, par ces quatre événements qui ne sont pas propres à la langue française. Mais comment ces événements ont-ils marqué la langue idéale ? Que devient la belle langue tel que le pacte du bon usage l'avait déterminée et que devient le pacte puisque chacun de ces quatre événements va le mettre en cause ? Comment la langue idéale va –t-elle répondre à cette détermination nouvelle  ?

1-La naissance de la littérature au sens étroit

Le nom « littérature » apparaît et commence à avoir du sens au milieu du dix-huitième siècle. Mais au-delà de l'apparition d'un mot nouveau se construit une figure d'un type nouveau fondamentalement anthropologique au sens de Foucault dans « Les mots et les choses ». Les belles lettres n'étaient pas centrées autour d'une figure de l'homme mais autour des figures de langue, autour de la beauté de la langue éclairée par la connaissance du coeur humain alors que dans la littérature, la figure centrale est une figure humaine. Ainsi dans l'espace de la littérature se construit une balance à deux plateaux de l'auteur et de l'œuvre et dont le fléau est l'homme qui devient l'auteur de son œuvre et l'œuvre qui devient la production de cet homme. Le sceau de la présence de l'auteur dans l'œuvre est le style. Qu'est-ce que le style ? « Le style est de l'homme même'' (Buffon) il est toujours relatif à un sujet. Il est courant d'utiliser le nom propre d'un auteur comme l'exacte substitut de son style. La formule « Racine est Racine » est en quelque sorte le blason de cette balance à deux plateaux parce qu'il n'est pas possible de savoir si Racine en tant qu'homme est-ce davantage son œuvre ou davantage son humanité, sa biographie ?

La littérature en tant que figure bien délimitée s'inscrit dans l'épistémè anthropocentrée que Foucault décrit comme figure moderne du savoir en voie d'extinction et dont la fin emporterait l'homme comme figure centrale. La littérature est une figure où le nom propre de l'auteur est utilisé soit comme allusion à l'œuvre, soit comme allusion à la vie (de homme) soit comme allusion au style de l'auteur.

En littérature Rousseau est le premier nom propre à avoir matérialisé cette triple articulation entre le style, la vie et l'œuvre. Dans ses œuvres se déploie une langue totalement inédite, la langue d'un sujet en continuité avec la belle langue mais aussi en rupture immédiate. Rousseau, est le fondateur de la littérature mais il est dans un rapport de reprise avec la langue racinienne qu'il tient pour la plus belle des langues de littérature. Si Rousseau conclut que: « les français n'ont point de musique » c'est parce que la langue française n'est pas faite pour être chantée mais pour être écrite. La naissance de la littérature comme figure du savoir moderne trouve sa philosophie chez Kant et Kant trouve son répondant non pas dans les belles lettres mais dans la figure anthropologique incarnée par la littérature. Après Rousseau, que se passe-t-il ?

Le roman va devenir la forme suprême de la littérature parce que le roman se coule dans la forme du récit d'une vie ou d'un fragment de vie.

2-La disparition de la persécution et l'art d'écrire.

Nous allons admettre la position de Léo Strauss dans sa forme la plus élémentaire à savoir qu'il est vraisemblable que la possibilité de la persécution ait eut des conséquences sur l'art d'écrire, quelles sont-elles ?

Le pacte du bon usage est une manière d'apprivoiser la possibilité de la persécution. Sous la forme de l'éloge d'abord, si Racine ou Molière pratiquent l'art de l'éloge du roi c'est afin de prévenir les éventuels risques de mise à mort car la comédie et le théâtre sont considérées comme des activités impies. Sous la forme de la raillerie ensuite, en mettant les rieurs de son cotés (les puissants des salons), le grand écrivain se protège de la persécution. Dans les deux cas, la belle langue répond à la possibilité de la persécution.

En 1815 en France, le temps de la persécution est terminé. Qu'arrive-t-il à l'art d'écrire ? Deux voies distinctes sont alors possibles:

- L'art d'écrire fonctionne en roux libre. On écrit de tout sans craindre la persécution, c'est : « la langue de l'universel reportage » Mallarmé. La belle langue perd en beauté parce qu'elle doit plier devant les nécessitées de la langue de l'universel reportage.

-Les romanciers produisent un art d'écrire nouveau, une langue accordée à l'absence de persécution. La langue de Balzac relève d'une maxime: « écris en partant du principe que tu ne dois plus craindre la persécution. »

Après Balzac, cette affirmation d'un art d'écrire hors persécution s'essouffle,

que doit-on faire alors si on ne veut pas que l'écriture se confonde avec la langue de l'universel reportage ?

Soit on écrit comme s'il y avait de la persécution.

Soit on écrit sur les derniers sujets qui peuvent entraîner de la persécution.

3- le retour de la politique et de l'histoire

La belle langue avait partie liée à la monarchie absolue (le pacte). Mais pour les écrivains du bon usage, l'accord entre la belle langue et la disparition des troubles représente un renoncement à l'égard de la prose: la langue des grands orateurs et des grands historiens. Chez les anciens, la grande prose latine reposait sur les guerres civiles. La Révolution est une surprise qui annonce le retour de la politique et de l'histoire. Pour Chateaubriand, il faut inventer une nouvelle langue à cause de la révolution qui n'aura aucune continuité avec la belle langue. Stendhal à l'inverse, pense que pour parler adéquatement de la Terreur il faut conserver une langue qui soit la plus proche possible de la belle langue.

4-L'émergence pour la langue française de la figure de l'impossible à dire

La Terreur est la première figure de l'impossible à dire. Mais qui dira la Terreur ? En langue française pratiquement personne. La langue française parce qu'elle ne parle pas de la Terreur va constituer une autre figure de l'impossible à dire : l'abjection sexuelle. La littérature française va être celle qui ose traiter de l'abjection sexuelle. Proust va mettre en conjonction le fil de la sortie de la littérature et le style, le fil du retour de la persécution et le fil de l'abjection sexuelle avec Sodome et Gomorrhe.


 

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