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Recension. Jean-Claude Milner : La voie française : la langue idéale (4/4).

par Yaël Friedmann

Dans notre dernière conférence, nous avons mis en place quatre événements qui ont eu des conséquences particulières sur la langue française. Pour être complet, il faut faire état d’un cinquième événement propre à l’espace français et qui va modifier l’un des points fondamentaux du dispositif de la langue idéale.

La langue idéale avec des variations s’appuie sur un contrat qui dépend d’une société où il existe une aristocratie au sens stricte du terme ou un substitut d’aristocratie. Or la langue française va être confrontée à un processus qui annonce la disparition du modèle aristocratique et le dépérissement de toutes les formes qui ont pu se substituer à elle. En France en 1871, les écrivains vont se retrouver devant une structure politique qui s’affirme de plus en plus comme républicaine. Or l’évanouissement de la forme aristocratique entraîne la disparition de la base matérielle du contrat de la belle langue: les gens de cour et les écrivains. Avant même que l’épisode républicain s’engage, l’entrée en décrépitude du modèle aristocratique et les conséquences pour la littérature et son support la langue apparaît dans « L’éducation sentimentale » à travers le nom que Flaubert donne à un journal: « l’Art Industriel. » Pour Flaubert, « L’Art industriel » est une expression antinomique, une métonymie d’un processus plus large qui concerne aussi la langue.

Quelles sont les conséquences sociales de la disparition de la cour ? Comment la littérature et la belle langue vont-elle s’adapter à cette nouvelle situation objective:

la modification des conditions de possibilités du contrat de Vaugelas ?

La France était un pays à tradition monarchique qui a fini par devenir un pays à tradition républicaine. La littérature ne va plus se contenter d’être une branche de l’épistémè moderne, elle va devenir une institution républicaine. Pour pouvoir maintenir l’idéal de la belle langue c’est la littérature en tant qu’institution qui va prendre le relais et conclure le contrat. La belle langue va se construire sous la forme d’un accord spontané entre les écrivains qui écrivent et les écrivains en tant que membre d’une institution. Les écrivains vont être deux choses à la fois: écrivains et vont faire tourner la machine institutionnelle (les critiques). Le mot littérature est équivoque puisqu’il renvoie à la fois à l’écrivain et à un corps institutionnel. La littérature comme institution devient le seul substitut ou successeur de l’aristocratie de cour telle qu’elle existait au temps de Vaugelas.

Le contrat fondateur est maintenu grâce à l’institution qui permet à la belle langue de conserver son idéal en tenant compte de la forme politique républicaine de gouvernement. La première institution qui inscrit l’émergence d’une république dans le contrat de la belle langue c’est « la Nouvelle Revue Française. La NRF fait un pari héroïque (Gide) de manipuler une langue que Racine aurait comprise et qui parle de tout (des procès de Moscou, du nazisme…). Mais cette entreprise contient un paradoxe: la NRF bien qu’intrinsèquement républicaine maintient une langue identique à celle de l’action française, la langue de Maurras.

La RNF a gagné la partie dans la production mais a-t-elle gagné la partie sur le fond ?

Le Blitzkrieg (l’attaque) que Proust a mené contre la belle langue et la littérature définie comme branche de l’épistémè ou structure institutionnelle concerne d’abord le style.

-L’enjeu « des Pastiches » est de démontrer que le style n’est rien. Si les pastiches sont possibles alors le style ne vient pas de l’individu, il n’est pas la marque de la subjectivité insubstituable dans le texte. C’est peut-être même au moment où le style s’arrête que l’insubstituable pourrait émerger. Le pastiche est donc la preuve expérimentale que le style ne vient pas de l’homme même. Dans une lettre adressée à Binet-Valmer, Proust écrit: « je travaille comme un insecte dont l’instinct (la fatigue) m’empêche de continuer…et au fur et à mesure que j’écris …je me transforme en insecte. » La littérature présente le style comme venant de l’individu, de l’âme ou de la conscience mais avec Proust le style devient le masque de quelque chose de non humain: l’insecte et l’instinct.

-Le deuxième point de l’attaque: la persécution extérieure

Comme en témoigne sa correspondance, l’affaire Dreyfus va préoccuper Proust au point de se demander s’il ne risque pas d’être arrêté pour atteinte aux bonnes mœurs à cause de son livre « Sodome et Gomorrhe. » Il élabore une stratégie: l’alliance calculée avec l’action française afin de se prémunir contre une attaque éventuelle lancée contre lui à cause de son origine juive. La question de la persécution dans l’art d’écrire se repose après la première guerre mondiale, comment donc écrire sans craindre la persécution ? La réponse de Proust est la suivante: on peut tout dire à condition de « savoir dire ». Mais quelle est donc la matière de ce « savoir dire » ?

Le « savoir dire » relève d’un savoir et se distingue du style. C’est la belle langue qui s’apprend et qui est utilisée comme moyen et non comme fin. Avec Proust, la belle langue perd son caractère de fin en soi.

-Le troisième élément de l’entreprise: le choix de Proust.

Proust fait un choix en plaçant la figure de »l’impossible à dire » du coté de l’abjection sexuelle (le baron de Charlus) et non du coté des horreurs de la guerre de 1914.

-La dernière attaque concerne le déclassement social.

Dans « Le temps retrouvé » on lit: « car ce qui caractérisait le plus cette société c’était sa prodigieuse aptitude au déclassement… brisés, les ressorts de la machine refoulante ne fonctionnait plus, mille corps étrangers y pénétraient …Le faubourg Saint-Germain comme une douairière gâteuse... »

Le texte parle des salons, de l’obsolescence de la figure de l’aristocratie mais surtout du déclassement. Le faubourg Saint-Germain n’est que la métonymie de toutes les formes d’institutions aristocratiques possibles et donc aussi de la littérature (Commentaire de Deleuze sur le concept du déclassement).

Mais l’entreprise de Proust a une face sombre, quelle est-elle ?

La premier face d’ombre concerne son choix: avoir placé l’impossible à dire du coté de l’abjection sexuelle plutôt que du coté de la guerre de 1914. Ce choix prélude à une série de choix analogues, les écrivains de langue française vont ressasser cette excuse: tant que je parle de l’abjection sexuelle, je suis excusé de me taire sur le reste. Proust ouvre la voie de Céline et de Genet.

L’autre face sombre du choix de Proust: en instrumentalisant la belle langue, Proust a montré que l’on pouvait tout dire sans rien changer de fondamental à la langue française. Comme si la langue de Vaugelas était d’ores et déjà suffisante pour répondre à n’importe quelle convocation. Même avec Sartre, Lacan, ou Barthes la langue française reste fondamentalement inchangée, fidèle à son héritage latin et à Vaugelas. Une langue qui ne se transforme pas est une langue morte, confite, une sorte de dialecte pour communauté close, et il est très difficile de dire des choses nouvelles dans une langue morte ou bien si les choses nouvelles sont dites, elles ne sont pas entendues.


 

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