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Lévinas en Russie : une philosophie inattendue, dérangeante, incontournable

par Anna Yampolskaya

Toute l’histoire de la philosophie russe peut être décrite comme une chaîne de ruptures. Ces ruptures, provoquées par les turbulences politiques, l’ont empêchée de se constituer en science universitaire bien établie, rigoureuse et respectée par la société, comme c’est le cas de la philosophie occidentale contemporaine. La philosophie russe s’est plutôt développée comme un amour de la sagesse, un amour privé, parfois dangereux et donc clandestin, voire secret, un amour d’amateurs, presque de dilettantes, un amour souvent passionné, jaloux, refusant de se plier aux règles qui régissent la vie de l’homme européen.

La rencontre de la Russie avec la pensée philosophique occidentale s’est faite au début du XIXe siècle dans le cercle informel des lubomudry (« les amateurs de la sagesse »), un groupe de jeunes gens qui se sont désignés eux-mêmes par ce nom. Ce cercle a donné naissance aux slavophiles, qui ont embrassé la philosophie hégélienne et schellingienne en la mariant avec les intuitions mystiques de l’Église orthodoxe, ainsi qu’au mouvement philosophique des zapadniki (« les Occidentaux »), hégéliens eux aussi, mais influencés par des idéaux subversifs de liberté politique et de justice sociale empruntés à la pensée française. Le gouvernement russe a perçu l’existence d’un lien étroit entre ces deux groupes de façon plus aiguë que la plupart des contemporains de l’époque : en témoigne l’interdiction, en 1848, de tout enseignement philosophique dans les universités russes. Cette interdiction a été levée assez vite, mais la pensée russe a bien retenu la leçon : pour survivre en tant que pensée libre (donc en tant que pensée comme telle), il fallait feindre de ne pas être une vraie philosophie, porter le masque des belles lettres, de la critique littéraire, de la pensée religieuse ou esthétique.

Les événements tragiques de la première guerre mondiale et la Révolution de 1917 ont mis fin à un demi-siècle d’existence pacifique de la société russe. La moitié des philosophes russes se sont trouvés exilés en Europe, dont la plupart en France, – comme Berdiaeff, Boulgakoff, Chestov –, les autres sont morts au Goulag – comme Florensky et Špet. Quelques-uns ont réussi à survivre – comme Bakhtine – et même, dans une certaine mesure, à s’intégrer dans le système officiel – comme Losev. Dès lors, la tradition nationale unique s’est trouvée brisée, partagée entre le passé innommable des émigrés encore vivants et un présent de la philosophie soviétique devenue ancilla ideologiae.

La fin de l’ère soviétique a offert une nouvelle chance à la culture russe : des traductions des principales œuvres philosophiques du XXe siècle aussi bien que des rééditions des travaux des auteurs russes précédemment censurés (dont ceux de tous les émigrés et des penseurs religieux) ont rempli les librairies russes. Les études juives, complètement prohibées par le régime soviétique, sont rétablies dans le pays. Les chercheurs russes ont regagné la liberté de réfléchir publiquement sur les auteurs européens sans déguiser leurs recherches sous la forme de critiques marxistes de la philosophie bourgeoise.

Tel est le contexte dans lequel s’inscrit la réception de la philosophie d’Emmanuel Lévinas en Russie, que nous nous proposons de décrire dans ce « panorama ».

1- Lévinas et la culture russe en exil : une rencontre manquée

L’attachement de Lévinas aux belles lettres russes, ce substitut de la philosophie dans l’espace culturel russophone, est bien connu. Lévinas a souligné à diverses reprises l’importance de Dostoïevski et de Tolstoï pour son développement personnel ; il cite abondamment les auteurs russes dans son œuvre et a même traduit « en mauvaise prose » un poème de Lermontov. Elena Arseneva indique que, non content d’être un fin connaisseur de la poésie russe du début du XXe siècle – en particulier celle d’Essenine et de Maïakovski – Lévinas fut l’auteur d’un court poème écrit en russe [ 1 ], qui porte indiscutablement la trace de l’influence de ses auteurs préférés. Au début des années trente, Lévinas est assez proche d’Alexandre Koyré, lui aussi ancien élève de Husserl, qui a revu sa traduction des Méditations cartésiennes ; on l’entend parler russe avec Alexandre Kojève, dont il a suivi les célèbres cours ; il aurait pu rencontrer Léon Chestov, qui a rendu visite à Husserl en novembre 1929, lorsque Lévinas se trouvait également à Freiburg ; et après la guerre, Lévinas participe à une discussion sur l’existentialisme, organisée par Jean Wahl ; son intervention est précédée par celle de Berdiaeff[ 2 ].

D’un autre côté, selon le témoignage de M. Majatsky[ 3 ], Lévinas rejetait énergiquement le titre de « philosophe russe » et même de « Juif russe » ; il préférait se présenter comme « un Juif lithuanien ». Et tandis que Koyré a publié ses textes dans le fameux Versty, à côté de ceux de Tsvetaieva, Essenine, Pasternak, tandis que Kojève a participé à Evrasia, une revue très importante pour la pensée russe, Lévinas, lui, s’est abstenu. Aucun texte ne porte sa signature dans les nombreux journaux et revues russophones parisiens. En 2000, le chercheur russe Igor Tchoubarov a émis l’hypothèse selon laquelle Lévinas aurait collaboré à la revue Russkaya mysl en se dissimulant sous un pseudonyme[ 4 ]. En effet, trois articles consacrés à la philosophie de Husserl, Heidegger et Scheler ont paru successivement dans Russkaya mysl en 1928-1929. Leur auteur montre une compréhension assez avancée de la phénoménologie ainsi que de la situation à Freiburg ; de plus, les textes en question sont signés « E. Litauer », ce qui signifie « le Lituanien ». Mais cette hypothèse, quoique très attirante, est fausse : ces articles ont été écrits par une femme, Emilie Litauer, élève d’un grand théoricien du formalisme, V. Chklovski, ainsi que de Husserl et Heidegger ; membre du cercle des « eurasiens », elle est, comme certains d’entre eux (dont S. Efron, le mari de Tsvetaieva), revenue en URSS en 1935 et a été fusillée en 1941[ 5 ].

Il faut donc en conclure que la rencontre de Lévinas avec la philosophie russophone en exil n’a pas eu lieu.

2- Lévinas « strictement réservé à l’usage du personnel autorisé »

Le premier article russe sur Lévinas, écrit par Irena Vdovina, spécialiste du personnalisme français, a paru en 1977[ 6 ]. Ce court texte, qui a fait connaître Lévinas aux philosophes soviétiques, présente sa pensée à partir de la tradition de l’éthique phénoménologique, dont Scheler et Sartre sont des représentants déjà connus du public russe – ou plutôt, du cercle très étroit des chercheurs qualifiés, car le recueil dans lequel cet article a été publié, et qui contenait aussi des études sur Heidegger, Husserl, Scheler, Sartre et Merleau-Ponty, n’était pas destiné à une diffusion publique. Même les étudiants en philosophie ont été épargnés des dangers intrinsèquement liés au dévoilement du « vrai sens de l’intentionnalité, que Lévinas détermine comme le désir de la transcendance métaphysique de l’Autre, au-delà de la phénoménalité de l’être » (p. 47). Sans doute l’analyse de la proximité avec Autrui en tant que « passion méta-ontologique et méta-logique » (p. 49) risquait-elle de blesser la sensibilité des esprits instables ou même de susciter chez eux des velléités d’activité subversive. Peu d’exemplaires de ce pauvre livre ont survécu à la chute du régime qui n’en avait autorisé l’accès qu’aux chercheurs en sciences humaines de l’Académie des Sciences de l’URSS. Cette mesure n’avait rien à voir avec le pathos éthique de la philosophie lévinassienne (pas plus qu’avec la force convaincante de la destruction de la métaphysique par Heidegger) ; ce volume n’a simplement pas eu de chance. Cinq ans plus tard, en 1982, Irena Vdovina a réussi à publier un autre texte, plus développé, sur Lévinas dans un recueil public consacré à la critique des théories modernes de la philosophie bourgeoise[ 7 ]. Cet article, qui interprète la phénoménologie comme une philosophie de la transcendance par excellence, inscrit Lévinas dans le contexte général de l’existentialisme. L’éthique de Lévinas, d’après I. Vdovina, est l’éthique de la communication non-thématique, qui permet au sujet d’étendre ses modes de transcendance par rapport au concept traditionnel de l’intentionnalité qui les limite dans le domaine gnoséologique. Ces idées ont été développées par I. Vdovina dans de nombreux travaux publiés durant les années qui ont suivi. On attend l’an prochain la publication annoncée de son livre sur la phénoménologie française, dont une importante partie résumera son point de vue sur la pensée lévinassienne.

L’histoire de la rencontre de la pensée russe avec Lévinas commence donc en 1982 grâce aux efforts d’Irena Vdovina, qui a ensuite traduit son œuvre majeure, Totalité et Infini.

3- Lévinas en Russie post-soviétique

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1. Arseneva (Elena), « Lévinas et le jeu des langues », Revue philosophique de Louvain, 2002 (1-2), p. 96-108.

2. Wahl (Jean), Esquisse pour une histoire de l’existentialisme, Paris, L’Arche, 1949.

3. Majatsky (Mikhail), « Dekoratsii zavisimosti » [« Les décorations de la dépendance »], in : Logos, 1997 (9), p. 77-106.

4. Cf. Tchoubarov (I.) (éd.), Antologia fenomenologicheskoi filosofii v Rossii [Anthologie de la philosophie phénoménologique russe], vol. 2. Moscou, Logos, 2000, p. 522 et passim. Les articles en question sont republiés dans le même volume sous le nom de Lévinas/Litauer.

5. Sur les œuvres et le destin tragique de E. Litauer, cf. Tihanov (Galin), « Seeking a ‘third way’ for Soviet aesthetics : Eurasianism, Marxism, Formalism », in : Brandist (C.), Shepherd (D.), Tihanov (G.) (éd.), The Bakhtin Circle : In the Master’s Absence, Manchester and New York, Manchester UP, 2004, p. 44-69.

6. Vdovina (Irena), « Fenomenologia i etika » [« Phénoménologie et éthique »], in : Gurevitch (P. S.) (dir.), Priroda filosofskogo znania [La nature de la connaissance philosophique – deuxième partie : La phénoménologie contemporaine : bilan et perspectives], Moscou, Inion, 1977, p. 87-91. Ce collectif porte une inscription officielle : « strictement réservé à l’usage du personnel autorisé ».

7. Vdovina (Irena), « Tvorchestvo i ‘lichnostnye kommunikatsii’ vo frantsuzskom personalizme » [« La créativité et les ‘communications interpersonnelles’ dans le personnalisme français »], in : Tavrizian (G.) (éd.), Filosofia, Religia, Kultura. Kriticheskiy analiz sovremennoi burjuaznoi filosofii [Philosophie, Religion, Culture : analyse critique de la philosophie bourgeoise contemporaine], Moscou, Nauka, 1982, p. 252-278.

 

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