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Le maître et son disciple : Chouchani et Lévinas

par Shmuel Wygoda

« Que m’est-il resté de ce contact fait d’inquiétude, d’émerveillement et d’insomnies ? Un nouvel accès à la sagesse rabbinique et à sa signification pour l’humain « tout court ». Le judaïsme, ce n’est pas la Bible, c’est la Bible vue à travers le Talmud, à travers la sagesse, l’interrogation et la vie religieuse rabbiniques. Cette science a deux modes. Il y a d’abord tous les textes qui concernent les devoirs et la vie juridique, ceux qui développent à proprement parler la Loi. On appelle cela la Halakhah, qui prescrit, si vous voulez, la conduite quotidienne : religieuse, politique, sociale. Beaucoup de casuistique complique tous les problèmes, mais précisémentouvre la nouvelle perspective qui transforme toutes les données du problèmefondamental. Pensée qui procède par exemples plutôt que par l’abstraction du concept. Partie fondamentale – et certainement la plus difficile, la plus rude du Talmud. En même temps, il comporte une partie qu’on appelle hagadique ; hagada signifie récit, récit légendaire. Ce sont des variations de la tradition, des variations très anciennes, très vénérables, probablement nées ou du moins reprises dans les premiers siècles de l’ère chrétienne…

La capacité qu’avait M. Chouchani d’amplifier ou d’interpréter ces parties-là était très impressionnante. Je ne sais pas si j’ai appris chez lui beaucoup de la manière dont il faut interpréter les textes purement juridiques, mais il m’est resté quelque chose, non pas le contenu, mais la manière dont il faut aborder ces histoires hagadiques. Et je me suis beaucoup occupé de cela, d’abord en revenant au texte talmudique et en essayant de le comprendre. Je n’ai jamais compté faire un livre là-dessus, mais je saurais l’enseigner. En particulier, je fais dans cet esprit un cours à l’école que je dirigeais autrefois, toutes les semaines, de onze heures à midi, le samedi Lévinas a dirigé l’Ecole Normale Israélite Orientale de Paris. Sur la conception et l’action pédagogique de Lévinas, voir Shmuel Wygoda, « Liberté comme responsabilité : la pensée pédagogique d'Emmanuel Lévinas », in : On the Fathers' Footsteps, 30 Years of the Yaacov Hertzog Teachers' College [recueil d'articles en hébreu], Alon-Shevut, Editions Tvunot, 2001, pp.75-162 ; voir aussi, à ce sujet, Lévinas, Philosophe et Pédagogue, Paris, Editions du Nadir, 1998. Les italiques sont de nous.. Je commente dans cette perspective en recherchant l’inspiration qu’il m’a apprise à chercher dans les textes de la séquence hebdomadaire.

Dans la liturgie juive, vous le savez peut-être, le Pentateuque est divisé en cinquante ou cinquante-deux séquences qui suivent les sabbats de l’année. Dans la séquence de chaque semaine, je choisis quelques versets que je commente devant les élèves de l’école et aussi devant tout un groupe de gens qui viennent écouter, prolonger l’esprit de Chouchani. En toute modestie vraiment, parce qu’en soi on n’est pas grand-chose, mais à côté de cet homme on n’est rien.

Je lui suis extrêmement reconnaissant de ce que j’ai appris chez lui ! Dans un texte hagadique du Traité Avoth, il y a cette phrase : « Les paroles des Sages sont comme de la cendre ardente ». On peut se demander : pourquoi cendres, pourquoi pas flammes ? C’est que cela ne devient flamme que quand on sait souffler dessus [ 4 ]! Je n’ai guère appris à souffler. Il y a toujours de grands esprits qui contestent cette façon de souffler. Ils disent : Voyez, il tire du texte ce qui n’est pas dans le texte, il insuffle un sens au texte… Mais quand on le fait avec Goethe, quand on le fait avec Valéry, quand on le fait avec Corneille, ces critiques le tolèrent. Cela leur paraît beaucoup plus scandaleux quand on le fait avec l’Ecriture. Et il faut avoir rencontré Chouchani pour ne pas se laisser convaincre par ces esprits critiques. Chouchani m’a appris : l’essentiel, c’est que le sens trouvé mérite par sa sagesse la recherche qui le révèle. Cela le texte vous l’a suggéré »[ 5 ].

Trois détails importants concernant la relation intellectuelle entre les deux hommes apparaissent dans cette partie de l'entretien :

1) Lévinas met l’accent sur le fait que le judaïsme n’est pas biblique mais biblico-talmudique. Ce thème revient maintes fois dans ses écrits. Ceci est compréhensible d’un point de vue biographique puisque Chouchani est, en fait, le premier à avoir exposé Lévinas à la tradition de la Torah orale d’une manière suffisamment significative pour qu’il adoptât cette approche telle qu'elle était pratiquée par le judaïsme traditionnel et dans les yechivot (maisons d’études). Lévinas, dans sa jeunesse à Kovno (Lituanie), a pourtant reçu une éducation juive. Mais cet enseignement se limitait à la lecture et l’écriture de l'hébreu, et à ce qu’il appelle la Bible. Il souligne ce point dans un passage précédent du même entretien :

« Dès l’âge de six ans je recevais régulièrement des cours d’hébreu, mais déjà dans une "chrestomathie" comme pour une langue moderne : l’hébreu qui déjà se croyait libéré de l’"empire" des textes religieux ; l’hébreu moderne, le même que l’hébreu biblique, mais présenté dans un livre avec des images. Les textes bibliques vinrent d’ailleurs aussitôt »[ 6 ].

Puis il décrit son admission au lycée à Kharkov : il est un des cinq élèves Juifs tolérés par le « numerus clausus ».

« Mais je connaissais déjà la Bible enseignée depuis Kovno : textes hébraïques que je savais traduire, textes enseignés sans les fameux commentaires qui, plus tard, me paraissent être l’essentiel. Silence sur les merveilleux commentaires rabbiniques, c’était là encore un hommage à la modernité ! »[ 7 ].

Le portrait qui suit concorde avec ce témoignage. La famille Lévin (nom d’origine de la famille avant qu’elle n’adoptât la terminaison « as » caractéristique de la langue lituanienne) a tenu à transmettre un enseignement juif à son fils aîné, Emmanuel, mais un enseignement « moderne », dans lequel l’accent était mis principalement sur la langue hébraïque, sur la Bible, et qui reléguait volontairement au second plan la Torah orale et la littérature rabbinique [ 8 ].

En outre, à la fin de la première guerre mondiale, sa famille revenue d'Ukraine, Emmanuel Lévinas, ainsi que ses deux plus jeunes frères, entre au lycée juif de la ville. Le directeur de ce lycée, le docteur Moshe Schwabe, était un Juif allemand assimilé qui avait connu le judaïsme d’Europe de l’Est à l’époque où il avait été fait prisonnier en Russie pendant la Grande Guerre. Le docteur Schwabe a ouvert à Lévinas de larges horizons sur la littérature allemande et surtout sur Goethe, qu’il appréciait particulièrement. Par contre, l'étude de la Michna et la Guemara ne figurait pas du tout au programme d'enseignement de son lycée.

Ainsi se précise l’image de la culture juive de base de Lévinas, reçue pendant son enfance et son adolescence : solide identité juive, respect de la tradition juive à la maison, renforcement de l’étude de l’hébreu et de la Bible – avec un fort accent mis sur l’enseignement général russe et européen, qui, aux yeux de ses parents, représentait aussi bien une valeur intrinsèque qu'une garantie pour l'avenir de la nouvelle génération[ 9 ], et avec une sorte de désintérêt pour la Torah orale, dépourvue, pour eux, de contenu significatif. Il n’est donc pas étonnant que, lorsqu'on lui demande de reconstituer l’influence de Chouchani sur lui, Lévinas mette tout d’abord en évidence la perception du judaïsme biblique vu à travers la Torah orale : Lévinas, à quarante ans, « découvre » grâce à Chouchani (le Lituanien ? !) ce qui lui était occulté, à lui le Lituanien de naissance, depuis son enfance. Cela, semble-t-il, a revêtu à ses yeux la dimension d’une véritable découverte. Découverte suffisamment importante pour que Lévinas, dans le même entretien, mentionnant les pérégrinations de sa famille en Ukraine, rappelle comment son père, dans chaque nouvel endroit, recherchait immédiatement un maître pour enseigner la Bible à son fils, mais sans ses commentaires : « Textes enseignés sans les fameux commentaires qui, plus tard, me paraissent être l’essentiel [ 10 ]», commentaires plus importants que le texte biblique original ! Ce point, sur lequel Lévinas revient maintes fois tout au long de ses écrits juifs, et dans lequel on peut même entrevoir une certaine réticence à l’égard de la lecture chrétienne de la Bible, lui a donc été transmis par Chouchani.

2) Lévinas reconnaît également, dans l'entretien ci-dessus cité, l’influence de Chouchani dans son aspiration à solliciter le texte, comme Chouchani lui-même le faisait.

La maîtrise stupéfiante de Chouchani dans le domaine de l’étude du Talmud et de ses commentaires classiques aboutit à une puissance dialectique, c’est-à-dire à la possibilité de faire surgir de nouvelles significations à partir d'un élément particulier étudié dans un petit texte, non pas seulement sur le fond de ce qui est dit dans ce texte mais en résonance avec toute la littérature talmudique, qui était comme ouverte et étendue devant lui[ 11 ]. Dans l’introduction à son premier livre consacré à l’étude du Talmud, Lévinas écrit :

« Les possibilités de signifier à partir d’un objet concret libéré de son histoire – ressource d’une méthode de pensée que nous avons appelé paradigmatique – sont innombrables. Requérant l’usage de facultés spéculatives peu communes, elles se déroulent dans un espace multidimensionnel. La dialectique du Talmud prend un rythme océanique »[ 12 ].

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4. Lévinas introduit ici, dans ses propos, le commentaire de cette michna que lui-même rapporte au nom de Rabbi Haïm de Volozin, sur la michna du Traité des Pères. Cf. E. Lévinas : Au delà du verset, Editions de Minuit, Paris 1982, pp. 135-136. Les italiques sont de nous.

5. F. Poirié, Emmanuel Lévinas, Qui êtes vous ?, op. cit., pp. 129-130.

6. Ibid., p.67.

7. ibid.

8. Il ne faudrait pas en tirer des conclusions hâtives sur l’appartenance des parents de Lévinas au « monde des Lumières », car lui-même, dans le même entretien, témoigne du fait que sa famille respectait scrupuleusement les lois alimentaires, le chabbat et les fêtes, etc. Il convient mieux de se figurer qu’ils aspiraient à une sorte de combinaison entre le judaïsme traditionnel et la culture moderne. Ils considéraient l’hébreu et la Bible comme essentiels, tandis que le monde de la Torah orale s’identifiait davantage au monde des yechivot qui fleurissaient alors en Lituanie (La célèbre yechiva de Slobodka se trouvait dans les environs de Kovno) et dont ils voulaient s’éloigner idéologiquement et pratiquement.

9. Cf. François Poirié, op.cit., pp. 64-65.

10. Ibid., p. 67.

11. Il est intéressant de souligner que dans sa recherche sur la littérature des commentaires talmudiques du Moyen Age, le professeur Israël Ta-Shma note qu'une telle approche caractérise l’attitude des Tossafistes dans leurs commentaires sur le Talmud (attitude opposée à celle de Rachi). C’est pourquoi il écrit par exemple à propos du Ri. hazaquen de Dampierre : « Le Ri. enseigna comment intégrer des commentaires locaux sérieux, « classiques », qui seraient fidèles à la langue du texte, à son développement et à son esprit – au vieux et bon texte auquel on ne peut pas échapper au moment de l’étude habituelle du texte –et des éléments d’étude comparative, subtile, exhaustive, profonde, selon la manière caractéristique des grands Tossafistes de l’Ecole de Rabbenou Tam et de ses collègues. Le Ri. hazaquen est celui qui transforma le système d’une méthode destinée à une élite en une technique plus large et répandue – grâce à ses nombreux disciples qui purent agir en étant à la tête des yechivot » (Israël M. Ta-Shma, Talmudic Commentary in Europe and North Africa, Litterary History, Part II : 1200-1400 [en hébreu], Jérusalem, Editions Magnes, 2000, pp. 97-98).

12. E. Lévinas, Quatre lectures talmudiques, Editions de Minuit, Paris, 1968, p. 21. Les italiques sont de nous.

 

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