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La mémoire, l'oubli, solitude d'Israël

Grand débat du 14 février 2001

par Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et Benny Lévy

« Mais qui dira la solitude des victimes qui mouraient dans un monde mis en question par les triomphes hitlériens où le mensonge n’était même pas nécessaire au Mal assuré de son excellence ? Qui dira la solitude de ceux qui pensaient mourir en même temps que la Justice au temps où les jugements vacillants sur le bien et le mal ne trouvaient de critère que dans les replis de la conscience subjective, où aucun signe ne venait du dehors ?

Interrègne ou fin des Institutions ou comme si l’être même s’était suspendu. Plus rien n’était officiel. Plus rien n’était objectif. Pas le moindre manifeste sur les droits de l’Homme. Aucune "protestation d’intellectuels de gauche"! Absence de toute patrie, congé de toute France! Silence de toute Eglise! Insécurité de toute camaraderie. C’était donc cela "les défilés étroits" du premier chapitre des Lamentations : "Pas de consolateur!" [Ein Menakh’em], et la plainte du rituel de Kippour : "Ni grand prêtre pour offrir des sacrifices, ni autel pour y déposer nos holocaustes!". »[ 6 ]

Solitude totale, solitude noire ; dans cette solitude se réfugie tout l’humain. Et entendez comment se retourne cette solitude, comment une lumière, de l'obscur lui-même, pointe :

« Peuple exposé [le peuple d’Israël] – même en pleine paix – au propos antisémite, car peuple capable de percevoir dans ce propos un sifflement inaudible à l’oreille commune. Et déjà un vent glacial parcourt les pièces encore décentes ou luxueuses, arrache les tapisseries et les tableaux, éteint les lumières, fissure les murs, met en loques les vêtements et apporte les hurlements et les hululements d’impitoyables foules. Verbe antisémite à nul autre pareil, est-il injure comme les autres injures ? Verbe exterminateur par lequel le Bien se glorifiant d’Etre retourne à l’irréalité et se recroqueville au fond d’une subjectivité, idée transie et tremblante. Verbe révélant à l’Humanité tout entière par l’entremise d’un peuple, élu pour l’entendre, une désolation nihiliste qu’aucun autre discours ne saurait suggérer. Cette élection est certes un malheur.

Mais cette condition où la morale humaine retourne après tant de siècles comme à sa matrice atteste – d’un testament très ancien – son origine d’en deçà les civilisations. Civilisations que cette morale rend possibles, appelle, suscite, salue et bénit, mais qui, elle, ne s’éprouve et ne se justifie que si elle peut tenir dans la fragilité de la conscience, dans les "quatre coudées de la Halacha", dans cette demeure précaire et divine. »[ 7 ]

Questions

Alain Finkielkraut : Je commencerai par une citation de Lévinas : « Ma vie serait-elle passée entre l’hitlérisme incessamment pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli ? ». Ma vie : il faut aussi entendre ma vie philosophique. Et voici maintenant ma question, elle a trait à cette idée d’un mal qui me vise, à cette idée d’un Dieu qui fait mal, à cette idée enfin d’un mal qui aurait eu pour effet, par son absoluité même, de rendre le Juif à lui-même. A cela je voudrais opposer le refus de Levinas de faire du sens avec Auschwitz, le sentiment qu’il y avait là comme un naufrage de toute raison divine ou séculière. A l’idée d’un mal qui fait sens, au lien que toute une tradition porte entre la souffrance et la faute, Lévinas survivant oppose précisément la faute d’avoir survécu. De cette vie qui s’est passée entre l’hitlérisme incessamment pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli, il tire une question qui en quelque sorte congédie la question métaphysique initiale : pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien, et surgit tout d’un coup la question de l’individu responsable voire coupable : pourquoi moi et non pas plutôt un autre ? Pourquoi moi ? Si faute il y a, elle est celle d’avoir survécu, et de ce sentiment naît la définition lévinassienne :

« Qu’est-ce qu’un individu – l'individu solitaire – sinon un arbre croissant sans égards pour tout ce qu’il supprime et brise, accaparant la nourriture, l’air et le soleil, être pleinement justifié dans sa nature et dans son être ? Qu’est-ce qu’un individu, sinon un usurpateur ? Que signifie l’avènement de la conscience – et même la première étincelle de l’esprit – sinon la découverte des cadavres à mes côtés et mon effroi d’exister en assassinant ? »[ 8 ]

Il semblerait que la définition d’un individu comme d’un usurpateur a été rendue possible à Levinas par le siècle qu’il a traversé et par cette vie passée entre l’hitlérisme pressenti et l’hitlérisme se refusant à tout oubli.

Benny Lévy : Il est vrai que Lévinas a refusé plusieurs fois et dans un texte en particulier, intitulé « La souffrance inutile »[ 9 ], de formuler de manière marchande tout rapport entre la souffrance qui s’est jouée à Auschwitz et les fautes dont seraient responsables les victimes de ces souffrances. Cela l’a conduit à critiquer une certaine tradition qui prétend que, au bout du compte, il faut entendre derrière le mal, le bien. Il se trouve que Levinas est pris entre deux feux (philosophique et juif) : les textes de Lévinas doivent être pris par leurs deux côtés, il faut comme ouvrir le pli que ces textes recèlent. Après avoir dit qu’il serait totalement indécent, obscène de faire un rapport entre la souffrance et la faute à propos d’Auschwitz, dans un commentaire sur un des grands maîtres lituaniens, de l’époque où la Lituanie était la Jérusalem du monde de la Torah, le Nefech Ha-haïm, un de ses derniers textes, Lévinas dit la chose suivante :

« Peut-on d'ailleurs demander en priant l’adoucissement de nos souffrances humaines ? Les souffrances ne signifient-elles pas expiation des péchés ? [c’est Lévinas qui parle] "Pas de souffrance sans faute", dit le traité Chabbath (55a). »[ 10 ]

Evidemment Lévinas se rend compte que, contraint par le texte, il a dit quelque chose d’énorme par rapport à ce qu’il avait écrit ; alors il ajoute une note d’une ligne et demie : « Peut-on continuer à le dire [Pas de souffrance sans faute] depuis la passion d’Auschwitz ? Peut-être toujours de soi à soi ; sans faire entrer cet apophtegme dans un prêche. »[ 11 ].

Bernard-Henri Lévy : Un mot, d'abord, sur cette question du mal qui me vise et qui me touche. Reprenons le texte cité, qui est un extrait de De Dieu qui vient à l’idée. A la page précédente, p. 199, Lévinas parle de la « dérisoire théodicée des amis de Job. Leur idée de justice procèderait d’une morale de la récompense et du châtiment, d’un certain ordre déjà technologique du monde. Et il ajoute – je cite de mémoire – : « Toute tentative de théodicée n’est-elle pas une façon de penser Dieu comme la réalité du monde ? ». Pour moi, tout est dit. Les amis de Job sont « dérisoires ». Leur théodicée est « dérisoire ». Et cela, précisément, parce qu'ils prétendent donner un sens à ce qui, aux yeux de Job souffrant, n’en a pas. Ils sont des techniciens de la souffrance. Ils ont une vision technicienne de la souffrance. Et c'est le risque pour quiconque entre dans cette logique du mal qui « me vise », etc. Cette question, ce débat entre celui qui estime qu’il convient de donner un sens à ce qui n’en a pas, et celui qui tient pour le noyau irréductible d’insensé au cœur du mal, c'est, cela dit, une question cruciale à laquelle il faudra peut-être que nous consacrions un séminaire.

Deuxième point, toujours à partir de l'intervention de Benny. Cette affaire des rapports entre l'écriture et la parole, deux textes où Lévinas dialogue, plus ou moins explicitement, avec le Phèdre. Le premier, c’est Totalité et Infini. Le deuxième, c’est Autrement qu’être. Dans Totalité et infini apparaît un premier Lévinas, qui s’en tient à une position assez strictement platonicienne : primat de la parole sur l’écriture et primat d’autant mieux affirmé que la parole c’est le visage, c'est les yeux, c’est l’expression – toutes ces paternités, tous ces surcroîts de la parole qu’évoquait déjà Platon. Et puis il y a un deuxième texte, beaucoup plus tard, Autrement qu’être, où Lévinas revient sur cette question et où il évoque ce qu’il appelle « la situation herméneutique de l’écriture », le rapport du texte à l’exégèse. Et là, les choses se renversent. On sort de l'appréciation platonicienne de l'affrontement de la parole et de l’écriture. Et Lévinas en vient à affirmer le primat de l’écriture dans le sens que Benny évoquait dans la première partie de son exposé.

Alors ma question est la suivante : y a-t-il un Lévinas et puis un autre ? Et si oui, que se passe-t-il de Totalité à infini à Autrement qu’être pour que s’opère cette sorte de renversement ?

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