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Retour et équivoque chez Leo Strauss

par Jean-Claude Milner

Résumé – Strauss articule le programme du retour comme une exigence touchant à l’idéal de la philosophie. Le philosophe ne peut renoncer à Athènes sans renoncer à lui-même ; mais il ne peut renoncer à Jérusalem sans aller à la catastrophe. En témoignent Nietzsche et Heidegger. Le philosophe est donc contraint à un double retour. Mais Athènes et Jérusalem sont incompatibles. Un échec suffit à la prouver, celui de la plus grande et plus noble tentative de médiation – la tentative allemande d’avant 1914. Le double retour n’est donc rien s’il ne situe pas l’incompatible : la Révélation et l’incompréhensibilité de Dieu. Dieu n’est pas compréhensible ; par ailleurs la nature est devenue intégralement l’objet de la science ; il ne reste dès lors qu’un seul objet philosophique : la politique. La philosophie du double retour est nécessairement philosophie politique. Elle est donc philosophie de la coprésence politique entre philosophes et non-philosophes. De là, la nécessité d’un art d’écrire. Il doit permettre au philosophe de se faire entendre sans risquer d’offenser les non-philosophes et sans détruire la polis. Strauss use lui-même de cet art et en particulier de l’équivoque. La plus importante concerne le mot de Révélation et les mots apparentés. On peut en conclure que ces mots sont potentiellement destructeurs pour le lieu politique où Strauss les écrit. Le lieu en question, ce sont les U.S.A. La diversité religieuse y est aux fondements de l’Etat et de la société. Elle serait détruite si l’on comprenait qu’aux yeux de Strauss, elle repose sur le mensonge, parce qu’il n’y a en vérité qu’une seule Révélation, la Torah. Le philosophe a le devoir d’écrire cette vérité, mais d’une manière qui préserve le mensonge.

Abstract – Strauss expresses the program of return as a necessity that affects the philosophical ideal. The philosopher cannot renounce Athens without renouncing himself ; but he cannot renounce Jerusalem without engendering catastrophe. Nietzsche and Heidegger are the proof. The philosopher is thus constrained to a double return. But Athens and Jerusalem are incompatible. One failure is sufficient to prove this, that of the greatest and most noble attempt at mediation – the German attempt prior to 1914. The double return thus has no value unless it situates the incompatible : the Revelation and incomprehensibility of God. God is not comprehensible ; furthermore nature has become completely the object of science ; thus only one philosophical object is left – politics. The philosophy of the double return is thus by necessity a political philosophy. It is the philosophy of the political co-presence between philosophers and non-philosophers. Hence the necessity of the art of writing. It permits the philosopher to make himself heard without risking offending non-philosophers and without destroying the polis. Strauss himself makes use of this art and, in particular, ambiguity. The most important ambiguity concerns the word Revelation and associated words. One can conclude that these words are potentially destructive for the political locale in which Strauss places them. The locale in question is the U.S.A. Religious diversity is at the heart of the State and society. It would be destroyed if one understood, as in the eyes of Strauss, that it rests on a falsehood, for there is, in truth, only one Revelation – the Torah. The philosopher has the duty to write this truth, but in a manner that preserves the falsehood.

Le régime discursif de Leo Strauss n’est pas celui de l’ordre des raisons. L’idéal qu’il se propose, en tant que philosophe, exclut, pour des raisons de principe, la forme du système. A cela s’ajoute un art d’écrire, sur lequel nous reviendrons. Conformément aux règles de cet art, aucun texte n’énonce toutes les propositions essentielles, mais chacun d’entre eux, si bref ou occasionnel qu’il soit, énonce une ou plusieurs propositions essentielles. Aucun texte n’est parfaitement clair, mais chacun, sur un point au moins, est plus clair qu’un autre. Par sa netteté et son ampleur, l’article « Progrès ou retour ? » ((4), pp. 304-352 ; désormais PR)[ 1 ] offre néanmoins un point de départ qu’on est en droit de privilégier.

I. Le retour

Ramenée à son noyau minimal, la doctrine de Strauss articule le retour et la crise de la modernité occidentale. La crise oblige à revenir à la source. Mais cette nécessité se heurte à une difficulté ; en Occident, il n’y a pas une source, mais deux : la Bible et la philosophie grecque, la religion de la Révélation et la philosophie ou, par métaphore, Jérusalem et Athènes (PR, p. 318, p. 324). Or, elles sont incompatibles.

La thématique de la crise de la modernité apparaît tôt ; par exemple dans la conférence « Sur le nihilisme allemand » de 1941. Elle est très souvent référée à Spengler. La thématique des deux sources semble être mentionnée pour la première fois dans une lettre à Löwith de 1946[ 2 ]. Elle est constamment reprise par la suite. La référence à Spengler prouve que le diagnostic de crise répond à 1918 et à ses suites ; la thématique des deux sources est une réponse à 1945, mais en tant que, selon Strauss, la seconde guerre ne fait qu’accomplir ce que la première avait déjà déclenché. Il faut prendre au sérieux la proposition qu’il énonce en 1941 : à ses yeux, le nazisme n’est pas nouveau, mais s’inscrit dans ce qu’il appelle le nihilisme allemand [ 3 ] ; or ce nihilisme n’est pas autre chose que l’expression propre à l’Allemagne de la crise de la modernité.

Qu’il y ait deux sources et non pas une seule, qu’elles soient incompatibles, ces traits isolent la civilisation occidentale parmi les autres (PR, p. 352). La notion de civilisation est obscure et confuse ; Strauss se garde de la définir, il la prend comme une notion commune. Le lecteur prudent l’interprétera en termes textuels : une civilisation dépend en dernière instance d’une somme de textes. La notion d’Occident est obscure et confuse. Strauss se garde d’en donner une définition trop stricte en termes de nations. Le lecteur prudent l’interprétera de manière réflexive : Strauss, dira-t-il, appelle Occident la somme des discours dont on peut établir, par examen philologique des textes, que leur généalogie remonte à l’une ou à l’autre des deux sources – ou à une tentative d’harmonisation (PR, p. 325).

Qui dit textes, dit aussi langues et des langues, on arrive aux nations. En sorte qu’on pourra toujours, quand le besoin s’en fera sentir, construire une projection réglée sur l’histoire et la géographie. Mais l’important demeure le textuel. La philosophie du retour ne saurait se passer d’une discipline qui s’occupe adéquatement des textes. Je me permettrai de donner un nom à cette discipline. Strauss sur ce point ne s’engage pas ; il ne répugne pas à user du nom d’histoire, bien que la plupart du temps, il soumette ce nom à la plus sévère des critiques (PR, p. 324). En particulier, l’historicisme lui est un ennemi majeur. Je préfère reprendre provisoirement le terme de philologie, en référence à la tradition allemande et plus spécialement à Nietzsche.

Des entreprises de retour aux Grecs, il y en a eu d’autres. Il faut donc que celle de Strauss se distingue, soit par le statut qui est accordé aux Grecs, soit par la philologie. Pour les Grecs, le principe de distinction est clair ; il réside dans l’affirmation que les Grecs ne constituent pas la seule source. On en conclut qu’un seul retour ne suffit pas ou, pire, qu’il peut mener à la catastrophe. Pour la philologie, le principe de distinction réside dans un fait brut : Strauss pense avoir inventé une procédure philologique nouvelle (un art de lire, corrélé à un art d’écrire, censément oublié jusqu’à lui).

Il vaut la peine de souligner l’énormité de la prétention ; inventer une procédure, nul n’était parvenu à le faire, depuis que les règles fondamentales de la philologie avaient été établies – pour Homère, par les Alexandrins, sinon plus tôt encore. Les philologues avaient pu étendre les règles à des objets nouveaux – par exemple, la Bible – ou à des aspects nouveaux des objets anciens – par exemple, Socrate –, mais les règles elles-mêmes demeuraient. Là encore, Nietzsche est significatif ; c’est par une application plus exigeante des règles philologiques, et non par la création d’une règle nouvelle, qu’il projetait de bouleverser la philologie et par contrecoup, la philosophie. Strauss engage un pari encore plus risqué et plus arrogant.

Son invention ou découverte, exposée dès 1941 dans « La Persécution et l’art d’écrire »[ 4 ], peut revêtir une apparence herméneutique ; elle est de fait indissolublement liée à un projet philosophique : réussir le retour aux sources, là où Nietzsche et Heidegger l’ont manqué. Ou, pour être plus clair, là où ils sont allés au pire ; à la folie pour le premier, à la faute inexpiable pour le second.

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