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Dans une culture sans Dieu

Lévinas au Japon

par Yasuhiko Murakami et Mao Naka

Le contenu de cet article a constitué la Rubrique “Panorama” du Cahiers d’études lévinassiennes n°4, 2005.

Loin de la culture européenne et encore plus éloignés de la tradition juive, les Japonais traduisent et lisent passionnément Emmanuel Lévinas depuis vingt ans : presque tous ses textes publiés en France sont traduits et une vingtaine d’ouvrages de littérature secondaire principalement consacrés à Lévinas ont été publiés à ce jour au Japon. Il existe même un roman policier populaire dans lequel Lévinas et Heidegger apparaissent, sous des pseudonymes, comme personnages principaux[ 1 ]. C’est là un phénomène tout à fait remarquable et même curieux puisque, lorsque les premières traductions de Lévinas en japonais ont paru, les lecteurs n’avaient généralement aucune connaissance du judaïsme. Si l’on excepte le cas de quelques spécialistes des religions, c’est à travers la lecture de Lévinas que l’on commence à s’intéresser au judaïsme au Japon (du moins pour une partie des intellectuels).

Qu’est-ce qui attire les lecteurs japonais chez Lévinas et comment le lisent-ils, eux qui se situent en dehors de la culture monothéiste ? Le fil de ces questions guidera notre exposé.

Dans ce petit panorama de la réception de la philosophie lévinassienne au Japon, nous voudrions d’abord évoquer quelques-unes des raisons pour lesquelles les Japonais portent un intérêt particulier à Lévinas, puis présenter quelques-uns des commentaires japonais de Lévinas, qui illustrent la spécificité des interprétations japonaises par rapport aux lectures européennes – que l’on peut ramener à la lecture européenne.

Pourquoi lit-on Lévinas au Japon ?

Une culture sans Dieu

Le Japon est un pays globalement étranger au monothéisme. À titre d’exemple, on estime, en effet, que seulement un pour cent des Japonais sont chrétiens. Hormis quelques exceptions au XVI e siècle, le christianisme ne s’est installé au Japon qu’après son ouverture à l’Occident, à la fin du XIXe siècle. Il s’agit donc là d’un événement relativement récent et le monothéisme reste étranger à la majorité des Japonais. Les Chrétiens japonais sont en général très observants mais assez fermés, et leur foi demeure souvent inconnue du reste de la population, plutôt indifférente au fait religieux. La plupart des Japonais n’ont donc pas l’occasion de savoir ce qu’est le christianisme (caricaturalement, on n’en connaît que la fête de Noël).

Un Japonais ne se pose généralement pas la question de l’existence de Dieu. Dieu (ou les dieux) ne constitue généralement pas pour lui un sujet de méditation. La majorité des Japonais adhère, comme on le sait, à un mélange de bouddhisme et de shintoïsme, qui ne fait pas l’objet d’une croyance pieuse ni d’une méditation philosophique mais qui tient lieu d’une convention réglant la vie quotidienne. S’il y a des « dieux », ce sont des ancêtres familiaux. C’est précisément un « paganisme » au sens lévinassien. La mentalité japonaise ne connaît donc ni la transcendance, ni l’infini. Le monde, pour elle, n’est pas fondé sur l’Un ou l’Infini au-delà du monde. Cet arrière-plan a-religieux influence bien évidemment la lecture des textes de Lévinas au Japon (un seul auteur japonais se focalise sur la question de Dieu chez Lévinas : Yasuo Iwata, Chrétien et spécialiste de l’éthique d’Aristote, qui a publié deux livres sur Lévinas).

Depuis la fin du XIXe siècle, la philosophie occidentale est étudiée au Japon de manière systématique et on a donc commencé à y traiter de la question de la transcendance. Mais il semble que l’étude de la philosophie occidentale n’ait pourtant pas initié une véritable pensée de la transcendance, d’abord parce que la philosophie moderne se pose en rupture avec le christianisme, et ensuite parce que cette philosophie a plutôt été abordée de façon philologique ou académique et que les chercheurs japonais n’ont pas placé la question religieuse au nombre de leurs problèmes existentiels.

Dans ce contexte, la philosophie de Lévinas, qui implique à la fois le monothéisme et une éthique sévère, a provoqué un choc chez les lecteurs, parce que, du moins à la première lecture, c’est comme si, pour répondre vraiment et sincèrement aux exigences de l’éthique, il fallait être monothéiste. La cohérence et la force de conviction avec lesquelles Lévinas expose sa pensée a imposé cette exigence du monothéisme aux lecteurs japonais. Paradoxalement, c’est ce choc et l’étrangeté du contenu de la pensée lévinassienne qui lui confèrent son charme au Japon. Tatsuru Uchida témoigne ainsi de sa première lecture de Difficile liberté :

« […] comme je n’avais aucune connaissance préalable, je n’ai rien compris. Mais j’ai éprouvé le choc que l’on ressent face à un mouvement inouï de l’esprit humain. »[ 2 ]

Mais en même temps, et justement du fait de cette étrangeté du judaïsme, celui-ci est rarement thématisé dans les études sur Lévinas au Japon.

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