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À propos de Lyotard et des « Juifs »

par Elisabeth de Fontenay

Ceci n’est ni le texte, ni le compte-rendu d’une conférence mais une présentation de textes de Lyotard, portant sur les juifs et le judaïsme.

Dans son livre intitulé Heidegger et les « juifs », Lyotard s’explique sur le fait qu’il écrit juif avec une minuscule et qu’il place ce nom entre guillemets.

« J’écris ainsi “ les juifs ”, ce n’est pas prudence ni faute de mieux. Minuscule pour dire que ce n’est pas à une nation que je pense. Pluriel pour signifier que ce n’est pas une figure ou un sujet politique (le sionisme), religieux (le judaïsme), ni philosophique (la pensée hébraïque) que j’allègue sous ce nom. Guillemets pour éviter la confusion de ces “ juifs ” avec les juifs réels. Ce qu’il y a de plus réel dans les juifs réels, c’est que l’Europe, au moins, ne sait qu’en faire : chrétienne, elle exige leur conversion, monarchique les expulse, républicaine les intègre, nazie les extermine. “ Les juifs ” sont l’objet du non-lieu dont les juifs, en particulier, sont frappés réellement. Ils sont la population des âmes à qui l’écriture de Kafka, par exemple, n’a donné abri que pour mieux les exposer à leur condition d’otages. Âmes oublieuses, comme toutes, mais à qui l’Oublié ne cesse de revenir rappeler son dû. Non pas se rappeler pour ce qu’il a été et qu’il est, car il n’a été et n’est rien, mais se rappeler comme ce qui ne cesse de s’oublier. »

C’est dire que ce qu’il entend par « juifs » fonctionne en tant que métaphore de même que fonctionnait « Auschwitz », nom propre placé, lui aussi, entre guillemets dans Le Différend. Métaphore de la différence intraitable, en ce qui concerne les Juifs, métaphore de l’événement incomparable, en ce qui concerne Auschwitz.

Pour comprendre ce qui est arrivé à Lyotard, quant à la reconnaissance de la singularité judaïque, il faut évoquer le traumatisme que représenta pour lui la lecture des Quatre Lectures talmudiques de Levinas. Il y a découvert un régime de phrases inouï, en ce qu’il n’est pas d’ordre cognitif, l’affirmation d’une réciprocité originaire et « anarchique » entre l’irreprésentabilité et l’inconditionnalité éthique. Il a découvert aussi, en lisant la lecture du traité Chabat , « l’asymétrie », l’infini d’une distance entre la voix et celui à qui elle s’adresse, le « Nous ferons et nous entendrons ».

J.-M. Salanskis écrit au sujet de Lyotard: « C’est la spécificité de la lecture lyotardienne de Levinas que d’avoir débusqué et pressenti en lui, et au-delà de lui, dans le judaïsme, quelque chose qui ne se laissait pas réduire, ramener à “ nos ” modèles ou référentiels sans violence ou sans perte. De ce sentiment au fond “ politique ” des enjeux a résulté pour lui une meilleure oreille pour ce qui était en cause dans sa spécificité ». Qu’il y ait eu trahison, subversion, manipulation de la pensée lévinassienne, Lyotard ne manque pas de l’avouer, aux moments mêmes où il reconnaît sa dette.

Pour vous faire sentir comment le même philosophe qui suspend, met entre parenthèses les juifs réels peut dans un même ouvrage rétablir quelque chose de leur être réel, en écrivant des lignes qu’aucun autre auteur non-juif, à ma connaissance n’a tracées, je vais lire une page dans laquelle il s’agit de l’exception que constitue un « dieu libre de sa captation hellénistique et romaine. » :

« Une promesse et une alliance qui ne sont pas le contrat et le pacte, une promesse faite à un peuple qui n’en voulait pas et n’en a nul besoin, une alliance qui n’a pas été négociée, qui va contre ses intérêts, dont il se sait indigne. Et ainsi ce peuple, un vieil appareil communautaire déjà nanti, par hypothèse, des mécanismes de défense, des réglages dynamiques, économiques, langagiers sans lesquels il ne serait pas un peuple, ce peuple ordinaire, pris en otage par une voix qui ne lui dit rien, sinon qu’elle est et que toute nomination et représentation en sont interdites, et qu’il, ce peuple, n’a qu’à écouter du moins son ton, qu’à faire obédience à un timbre. »

Un tel peuple, dessaisi de ses idoles, « inscrit cette misère dans sa tradition (…) il fait mémoire de cet oublié et vertu d’avoir égard à lui, à la différence des autres religions, y compris du christianisme et de son repas totémique, la pratique du sacrifice, constituant la première économie représentative. Ce peuple, requis par l’Autre n’aura pas communié. Contraint à l’irréconciliation. » De ce fait, « chassés du dedans » par ce déni du meurtre du père, les juifs « sont le peuple de l’autre, un peuple autre que les peuples. »

« Tout ce qui s’est pensé et se pense en Occident depuis le commencement est philosophique. Son assurance que la question de l’être est la seule question authentique pour la pensée occidentale l’empêche de soupçonner que l’Occident est peutêtre habité sans qu’il le sache, en sache rien, par un hôte, l’otage de quelque chose dont luimême est l’otage. »

Telle serait cette pensée« des juifs » qui « n’a jamais pu » s’inscrire au registre de la philosophie, ni de sa fin. Qui n’a jamais fait que raconter des histoires de dette impayable, que transmettre de petits récits, drôles et désastreux, narrant l’insolvabilité de l’âme débitrice. Où c’est l’Autre qui a fait créance sans qu’on ait besoin d’y croire, qui a promis sans qu’on ait rien demandé. L’Autre qui attend le dû. Il n’y a pas besoin de l’attendre, celuilà, et pas besoin d’y croire. C’est lui qui attend et lui qui fait crédit. On ne s’acquitte pas de sa patience et de son impatience par des contre dons, des sacrifices, des représentations, des élaborations philosophiques. Il faut seulement raconter et reraconter qu’on croit s’acquitter et qu’on ne s’acquitte pas. Ainsi se souvienton, et cela doit suffire, qu’on ne cesse d’oublier ce qui ne doit pas s’oublier. Et qu’on n’est pas quitte non plus parce qu’on n’oublie pas la dette. En tout cela, bien peu de philosophie ».

Au terme de ce que j’appelle son parcours juif que Lyotard rappellera cette dette dans un extraordinaire article intitulé « D’un trait d’union », et qui me semble fonctionner comme l’exact inverse du Saint Paul d’Alain Badiou.

« Puis-je confier ici que, sous le nom de “ juif ”, je cherche ce qui ternit et endeuille (et qui le doit) l’accomplissement occidental »? Lyotard n’aura donc cessé, sa vie durant, de creuser ce dissensus, de marquer cet irrelevable. Et pour lui, l’autorité de ce qui, dans la tradition juive, reste rebelle aux valeurs de l’Occident, va trouver à se dévoiler litt_ralement à travers l’analyse du geste paulinien. Ce geste qui a dialectisé –aboli et accompli, suivant la parole du Christ- le trait d’union juif-chrétien, a signifié qu’il pouvait y avoir résorption du conflit entre judaïsme et christianisme. Or “ juif ” est selon moi le nom (l’un des noms peut-être) de ce qui est refusé ou se refuse à faire créance en la gracieuse vertu de dépassement que l’on attribue au passage. Dans l’histoire qui porte ce nom, il se “ passe ” beaucoup de choses, mais celles-ci ne passent et ne se dépassent pas. »

D’où la thèse argumentée dans « D’un trait d’union » , et qui, raturant le trait, en fait un blanc. Il s’agit d’opposer le judaïsme au christianisme comme la voix de la loi à la voix sur la croix… Il n’est pas facile de prendre la mesure de ce qu’a ici mis en place le philosophe, témoin engagé mais aucunement pieux: à savoir le matriciel différend qu’est l’usurpation de ce qu’on a préalablement déclaré mort. Lyotard seul, par sa rigoureuse culture catholique et son écoute étonnamment fine de la tradition juive, pouvait en se plaçant au recommencement des temps, c’est-à-dire dans le texte de Paul, porter le coup de grâce à Hegel, et donc refaire place nette pour une histoire telle que le passé ne passe pas, telle que le présent et l’avenir, malgré un pessimisme radical, puissent garder comme une dimension messianique.


 

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